Véritable épaule sur laquelle s’appuyer, le Bénévolat d’Entraide aux Communicateurs (BEC) offre une ligne d'écoute gratuite et confidentielle en tout temps aux professionnels des industries publicitaires et médiatiques afin de mieux faire face à leurs problèmes personnels, professionnels et/ou financiers. Alors que toujours plus de personnes vivent des troubles de santé mentale liés au travail, on parle du phénomène et de l’action entreprise par cet organisme de charité avec sa gestionnaire, Valérie Charest.

Bonjour Valérie! Depuis quand existe le BEC?

Le BEC est l’appellation pour le Québec, mais c’est un organisme national qui s’appelle le NABS et qui a fêté ses 35 ans en décembre dernier. Ce qu’il faut comprendre c’est qu’il a toujours desservi l’ensemble du Canada, ce qui incluait le Québec. Par contre il n’y avait aucune promotion, aucune permanence qui pouvait effectuer les communications en français. Donc le volet francophone est né en 2004.

Comment l’organisme a-t-il évolué depuis ses débuts? Se porte-t-il bien aujourd’hui?

Le BEC est un organisme de charité qui est entièrement financé par les entreprises privées. Est-ce qu’il se porte bien? Pas particulièrement parce que l’on vit des dons, et malheureusement c’est quelque chose qui s’est mis à dépérir dans les dernières années. On s’en sort malgré tout, mais évidemment, la demande est croissante et les dons diminuent, donc on se retrouve à la croisée des chemins à essayer de trouver de nouveaux modèles d’affaires pour pouvoir survivre. C’est sûr que la santé financière des charités en général n’est pas à leur apogée, mais étant donné que l’on est dans une cible excessivement nichée, ça rend la chose encore plus difficile.

Valérie Charest, gestionnaire du BEC.

Valérie Charest, gestionnaire du BEC.

Peux-tu nous parler de la mission principale de l’organisme?

Dans mon langage, la mission principale est de veiller au bien-être de l’industrie de la communication et du marketing. Au BEC, les volets sont multiples, mais évidemment, ce qui est plus connu, c’est le volet de l’aide psychologique. Dans le fond, c’est de s’assurer qu’autant d’un point de vue personnel que professionnel, nos gens ont accès à des ressources qui leur permettent d’être bien et fonctionnel sur le marché du travail.

Pourquoi avoir choisi de mettre en place une ligne d'écoute?

Simplement parce que c’était la solution la plus simple il y a 35 ans, à l’ère où les chatbox n’existaient pas! Elle agit un peu comme un centre de triage. Ce sont des intervenants qualifiés qui répondent, et je dis souvent aux gens qui n’ont pas de raison particulière d’appeler, justement: appelez et racontez les situations! Les intervenants vont être en mesure de leur suggérer des services appropriés et rencontrer les professionnels selon leur situation. Évidemment, on essaye de s’adapter de plus en plus, puis justement d’arriver à l’ère technologique et numérique. Mais il y a toujours ce côté humain qui est nécessaire, cette entrée en contact verbale qui doit se faire.

Plusieurs événements sont également organisés en dehors de la ligne d’écoute...

Dans son histoire, le BEC a toujours été un service d’aide qu’on qualifie «d’urgence» comme étant un peu le 911 de l’industrie. Dans les dernières années, on s’est rendu compte d’un besoin de 411, donc plus un aspect préventif. C’est donc dans cette volonté-là qu’en 2018, on a parti les conférences «On jase…» qui nous amènent à sortir des sentiers battus pour que les gens qui participent à ces événements puissent repartir avec des outils concrets, des trucs et astuces. 

Au BEC, on considère que le personnel et le professionnel ne sont plus deux sphères distinctes. La charge mentale qui peut arriver à la maison aura inévitablement un impact sur notre moral, notre situation, notre énergie au travail. Donc l’idée est d’essayer de trouver le meilleur équilibre, et c’est la raison pour laquelle on a mis sur pied cette série d’ateliers-conférences, et on espère en avoir plusieurs autres à l’avenir.

Est-ce que finalement cette prévention réduit la proportion d’appels téléphoniques?

Non, malheureusement il n’y a aucune diminution parce que dans ces ateliers de prévention, on fait aussi la promotion de nos services. Par contre, on note une volonté absolument incroyable de la part de l’industrie de s’outiller. Il y a eu un éclot d’ouverture de personnes qui s’assumaient, autant d’hommes que de femmes. Les dernières années, il y a eu un tabou plus intense, les gens se cachaient ou presque, on n’en parlait pas ouvertement sur la place publique, et j’ai vraiment constaté une ouverture de ce côté-là récemment.

Pour quelles raisons le BEC reçoit-il généralement des appels de professionnels?

Le volet psychologique est la ressource la plus utilisée. Après, il faut comprendre que la définition de santé mentale est très large parce que souvent, c’est le résultat d’une multitude de facteurs. On a tous, individuellement, survécu à une peine d’amour, à deux semaines avant Noël et une semaine de pitch, mais l’accumulation de tous ces facteurs peut entraîner une anxiété anormale, un niveau de stress et causer une problématique en santé mentale qui est beaucoup plus grave que ce qu’elle est quand on prend les facteurs individuellement. Au niveau des statistiques, l’anxiété est une des causes d’appel qui a augmenté de 20% en un an.

Comment se manifeste cette anxiété au travail?

Ce sont des données confidentielles, et même-moi je n’ai pas accès aux motifs qui poussent à appeler. Évidemment, il y a des trucs qu’on est capable de déduire par des pôles de statistiques, entre autres l’hyper accessibilité technologique, donc le fait que les professionnels ne décrochent jamais et qu’on soit joignable en tout temps. Et ça a été prouvé que ça pouvait être très néfaste. 

C’est sûr que d’un point de vue professionnel, chaque personne a sa façon de gérer les choses, des enjeux, des horaires, mais il y a aussi tout l’aspect de la conciliation travail-famille. Moi par exemple, j’ai vraiment de la difficulté à dissocier le travail de la maison parce que ce sont des éléments qui s’entrecroisent. Je pense que c’est plus une problématique de société dans laquelle on évolue.

Crédit: Tim Gouw.

Crédit: Tim Gouw.

L’anxiété est-elle davantage présente dans la sphère du travail selon vous?

Oui, fort probablement. Justement à cause de cette sursollicitation, du fait que l’on soit joignable, du multi-tasking qui demande plus de concentration et d’effort. Après, est-ce que c’est généralisé? Pas du tout. Il y a un gros facteur de personnalités, de génétique, de plein de choses qui font en sorte que les personnes peuvent supporter une charge mentale absolument incroyable sans jamais être atteintes de problématique d’anxiété, tandis que d’autres peuvent avoir une petite charge mentale et souffrir d’une problématique d’anxiété. Après ça, chaque individu est composé différemment et comprendre le cerveau, c’est un autre sujet!

Devant ces nombreuses problématiques de santé mentale liées au surmenage professionnel, est-ce que le modèle contemporain du travail serait voué à muter?

En une génération, on a quand même vu beaucoup de choses changer. On le voit dans les modèles d’affaires, les récompenses, les possibilités de télétravail. On remarque chez les nouveaux travailleurs que le salaire, bien qu’il soit important, est moins important dans la balance de la qualité de vie. Donc le modèle est déjà en train de changer, du moins au Québec. On voit qu'aujourd'hui les conditions de travail pèsent dans la balance plus que l’argent, ce qui était faux il y a cinquante ans.

En regardant dans le rétroviseur, quelles sont les réussites du BEC?

Le NABS a été créé il y a 35 ans, dans l'optique de palier à une problématique en santé mentale taboue. [...] La demande est en croissance constante chaque année. Avec la naissance du BEC en 2004, qui a créé une permanence francophone à Montréal, le Québec représente 47% des appels pancanadiens, ce qui est quand même majeur. C'est à la fois positif et négatif.

Pourquoi autant d’appels proviennent-ils du Québec?

Les francophones semblent davantage avoir cette capacité à aller chercher de l’aide que les Anglo-saxons, ce qui explique que le Québec a 47% des appels, donc de demandes d’aides. [...] Il y a quelque chose de positif dans le fait que l’on soit plus enclin à appeler. Cela montre le besoin réel - et c’est toujours alarmant - mais c’est la raison même d’existence de nos services. Évidemment, les services ont évolué, on essaye de s’adapter. 

L’an dernier, on a fait un sondage à travers toutes les agences pancanadiennes pour essayer d’évaluer, en 2018, quelles sont les problématiques majeures. Dans ce qui est ressorti, au-delà de notre santé mentale, notre santé physique dans l’industrie est aussi en déclin. C’est quelque chose qui est né et qui n’était pas existant dans nos services dans les dernières années.

Besoin d'aide et de ressources? Rendez-vous sur le-bec.org.

Besoin d'aide et de ressources? Rendez-vous sur le-bec.org.

Quels sont les principaux défis que rencontre l'organisme? Relever celui de la santé physique à présent?

C’est quelque chose que l’on va devoir étudier et planifier. Mais c’est sûr que les principaux défis pour nous demeurent financiers parce que l’idée, c’est de ne jamais décliner de l’aide à quelqu’un. Après ça, c’est d’être capable d’évoluer avec l’industrie, de cerner les bons besoins, de trouver les bons outils de prévention pour limiter éventuellement les appels. Le dernier défi, c’est la communication et la notoriété parce les gens en communication et marketing sont probablement parmi les plus connectés, mais aussi les plus difficiles à rejoindre [rires]!

Évidemment, le souhait pour 2019 serait d’avoir l’industrie la plus en santé et heureuse possible, mais pour se faire, il faut poursuivre l’ouverture d’esprit, la discussion et arrêter les jugements par rapport à la santé mentale. Il est facile de juger la personne à côté de nous, mais on n’a aucune idée de ce qui se passe. Le jugement est rapide et facile, mais c’est souvent seulement la pointe de l’iceberg que l’on connaît. Je nous souhaite une ouverture d’esprit en ce sens et évidemment, je nous souhaite d’être financièrement capables de rester à flot pour aider de plus en plus de gens, et idéalement pour plusieurs années à venir. 

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