Lorsqu’elle était une jeune enfant, Mathilde Corbeil jouait du violoncelle et faisait du dessin dans son sous-sol de Coteau-Station, un petit village qui n’existe plus aujourd’hui. Pendant que son frère s’amusait avec ses amis, celle-ci passait ses journées à créer armée de ses crayons de couleur. Puis, quelques années plus tard, c’est à Montréal qu’elle décide de s’installer et de vivre son art. Rencontre avec une artiste visuelle prolifique dont vous avez probablement déjà croisé le travail.

Malgré des talents en création visuelle reconnus aujourd’hui, être illustratrice n’était pas le rêve de jeunesse de Mathilde Corbeil: «Je n’ai jamais rêvé d’être illustratrice comme on rêve d’être astronaute ou ballerine lorsqu’on est petit! Ce n’est pas un métier que l’on connaît tant que ça non plus», relève-t-elle de but en blanc.

Le déclic s’est fait plus tard, à l’université, lorsque le métier d'illustratrice s'impose à elle comme une évidence. «J’ai fait un baccalauréat en arts visuels et, après, un baccalauréat en design graphique. Je ne me trouvais pas aussi bonne que ceux et celles qui sortaient d’une technique en design graphique au Cégep. J’étais en retard sur tout le monde, mais je me démarquais en dessin, dit-elle. C’est comme si, naturellement, je me suis mise à faire ça pour trouver ma place dans ce deuxième baccalauréat. Et, c’est peut-être cliché, mais c’est à ce moment-là que j’ai eu la piqûre.»

Mais avant de travailler dans son domaine, Mathilde Corbeil a oeuvré pour une agence de publicité, une expérience à la fois pénible, mais nécessaire qui lui a permis de découvrir ce qu’elle désirait foncièrement. «Je suis sortie de l’école avec deux baccalauréats – deux dettes! Alors, quand j’ai fini mes études, j’ai choisi de travailler là tout en ayant des projets personnels. J’ai remboursé mes dettes rapidement, mais j’ai détesté ça, se souvient l’artiste. [...] Quand mon contrat s’est terminé, ç’a été une chance pour moi de ne pas travailler, de refaire mon portfolio, de me concentrer sur ce que je voulais vraiment faire, c’est-à-dire de l’illustration. Et travailler à mon compte.»

Crédit: Mathilde Corbeil

Crédit: Mathilde Corbeil

Ses premières années en tant que pigiste ne sont pas de tout repos ni aussi payantes que ses contrats en agence. L’artiste visuelle parvient rapidement à se faire rémunérer pour ses créations, mais elle se souvient que le confort financier n’était pas au rendez-vous. «Je vivais dans un appartement miniature, je travaillais jour et nuit. Je ne savais pas comment négocier mes contrats. Je ne savais pas comment aller chercher l’argent qui me revenait! J’ai maintenant un comptable qui m’aide, mais avant c’était moi qui gérais tout. C’est un apprentissage qui ne se fait malheureusement pas sur les bancs d’école», affirme l’entrepreneure en toute lucidité.

Conscience sociale et sensibilité chromatique

Plusieurs sujets inspirent l’illustratrice, mais certains thèmes l’animent davantage et viennent imprégner ses oeuvres. «Ce qui m’inspire, c’est ce qui est très proche de moi. Le féminisme, qui est un mouvement très fort en ce moment, m’interpelle énormément. Les relations amoureuses aussi sont des thèmes qui me touchent beaucoup.» 

Les multiples couleurs choisies par l’artiste au sein de ses créations sont devenues en quelque sorte sa signature. Elles font de son processus créatif un travail émotif et instinctif. «Je ne m’en rends pas vraiment compte, mais à force qu’on me le dise, j’ai constaté, quand je me promène à travers le temps dans mes projets, qu’il y a des palettes de couleurs précises qui appartiennent à certaines époques et qui se transforment tranquillement. C’est un peu le même phénomène qu’en mode. Un moment donné, on a envie de porter du vert forêt sans arrêt et on ne sait pas trop pourquoi et d’où ça vient.»

Crédit: Mathilde Corbeil

Crédit: Mathilde Corbeil

Pour façonner ses illustrations, Mathilde Corbeil avoue qu’elle n’a pas d’espace privilégié. Elle change d’un lieu à un autre selon ses envies. Parfois elle loue un atelier, puis elle décide de changer d’environnement puisqu’elle explique avoir besoin de mouvement, de nouveauté, de ne surtout pas s’accrocher à la routine. 

De plus, avec l’arrivée de son enfant, son horaire d’illustratrice en solitaire a dû être adapté. «Avant, j’avais un rituel de travail qui variait selon mon état dans une journée. Avec un enfant, mon mode de vie a changé. Tu dois produire même si ta journée ne se déroule pas comme tu le veux», dit-elle le sourire aux lèvres.

Dessiner la culture

En 2007, lorsqu'elle fait ses premiers pas d'illustratrice, ses oeuvres étaient étroitement liées à la musique, un milieu qu'elle apprécie beaucoup. «Quand j’étais au bac en design, je faisais des affiches de bands, de shows, de la scène locale émergente à la Casa, à l’Esco et au Divan Orange. J’ai vraiment commencé en musique, en faisant quelques pochettes d’album, d’EP. Cela a été une bonne carte de visite, car les gens se les prêtent.»

Plus récemment, elle a réalisé l’animation des vidéoclips de Philémon Cimon et d’Ariane Moffatt ainsi que les projections du spectacle d’Antoine Corriveau lors de la dernière édition de Coup de coeur francophone pour qui elle a aussi fait la pochette de son EP Feu de forêt. 

Mathilde Corbeil illustre aujourd'hui le culturel. Elle a, entre autres, créé de nombreuses affiches de films, de pièces de théâtre et même de spectacles d’humour (L’amour à la plage, La nuit du 4 au 5, Préfère novembre, etc.) et a illustré plusieurs couvertures de livres (J’aime Hydro par Christine Beaulieu, Amants d’Anne Archet, M.I.L.F. de Marjolaine Beauchamp, Les Guerriers de Michel Galarneau, etc.). L’illustratrice a également collaboré avec l’entreprise montréalaise de vêtements Frank And Oak en 2017 et Les Libraires pour qui elle fera la couverture de la revue de février 2019.

guerriers_michel_garneau_web - Mathilde Corbeil

Parmi les projets dont elle est le plus fière se glissent les affiches de spectacles de la saison 2015-2016 de l’Usine C. «L’Usine C fait partie de mon adolescence. C’était les premiers théâtres que j’ai côtoyés avec le Théâtre d’aujourd’hui et l’Espace Go. J’étais jeune quand j’ai commencé à aller au théâtre seule. C’était un lieu mythique pour moi. Je me souviens, plus jeune, je découpais leurs programmes et je les collais dans ma chambre. De faire leurs affiches, d’être rendu là, de créer les images pour la saison, c’était un accomplissement.» Bref, son portfolio actuel affiche des clients de renom et des projets culturels aussi variés que possible.

Celle qui vit de son art depuis six ans a pu mesurer le succès de ses dessins notamment grâce aux plateformes numériques, d’où elle en fait des constats pertinents: «Les réseaux sociaux arrivent parfois à mettre des chiffres sur la réception. Je pense que, quand j’ai commencé à faire des dessins davantage sur l’actualité, période qui coïncidait avec ma première année sur Instagram, j’ai vu que mes illustrations circulaient beaucoup. J’ai remarqué tout le poids qu’une image peut avoir sur le public et que les dessins éditoriaux ne passent plus nécessairement par la caricature.»

Aujourd’hui, même si les projets se chevauchent et la tiennent bien occupée, Mathilde Corbeil caresse un rêve précis: «Je suis en train de lire des Jimmy Beaulieu. Je suis comme bouleversée par ce métier qui n’est pas tout à fait le mien. J’aimerais faire de la bande dessinée ou du roman graphique, en faire un projet personnel.» Sans plus d’indice quant à la réalisation de ce futur projet artistique, c’est avec fébrilité qu’elle semble amorcer cette nouvelle année. 

🖍 Mathilde Corbeil

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