Depuis janvier 2018, le collectif montréalais Poésie Postale promeut la lenteur et la prose. En s’abonnant, quelques amateurs de poésie et de correspondances épistolaires reçoivent chaque mois un poème inédit écrit par un-e auteur-e de la relève. Rencontre avec la cofondatrice de cette charmante initiative, Mathilde Grenier.

Depuis l’adolescence, Mathilde Grenier et Anaïs Elboujdaïni s’écrivent des lettres et des petits billets. «On a construit notre amitié en partie grâce à des lettres poétiques et des mots échangés avec Anaïs. On se les laissait dans nos casiers d’école, nos sacs, puis on a continué à échanger lorsque la distance nous a éloignées», explique Mathilde Grenier basée à Montréal, alors que son amie - également instigatrice de l’initiative - réside aujourd’hui à Vancouver.

Si le désir de créer un projet autour des mots semble toujours avoir été présent chez les deux femmes, le concept de Poésie Postale a germé dans leurs esprits à l’hiver 2017. «C’est paru évident à un moment donné. Il s’agit d’une idée toute simple qui allie poésie et correspondance, indique-t-elle. L’objectif principal est de faire connaître les poètes d’ici à un public diversifié, à moindre coût, et ça vient aussi raviver une petite nostalgie de la poste que finalement beaucoup de gens semblent avoir!»

Lenteur, artisanat et romantisme

De leurs petits courriers d’adolescentes est demeurée l’envie d’offrir aux abonnés un format papier et du contenu original. De plus, si le poème lui est imprimé, les adresses sont toutes inscrites à la main, un travail laborieux pour un résultat empreint de mélancolie. «De nos jours on reçoit juste des choses assez plates dans nos boites aux lettres, illustre-t-elle en riant. Trouver quelque chose qui est beau à lire, aussi personnalisé, ça rajoute de la magie et du romantisme dans le quotidien.» La jeune femme explique s’occuper de tous les envois chez elle. Et même si cela lui prend du temps, c’est justement cette tendance tranquille du «fait à la main» qui l’anime.

Quant à la date de réception, au diable les suivis en ligne, Poésie Postale aime cultiver l’effet de surprise. «On est tellement habitués d’obtenir tout instantanément, ne serait-ce qu’avec les photos. On achète tout ce qu’on veut sur internet et on le reçoit rapidement. Mais c’est le fun de ne pas savoir exactement quand ça va arriver, ce que ça va contenir, il faut se laisser surprendre.» En proposant un objet aussi artisanal, individualisé et en série limité, elle indique que le collectif s’inscrit dans un mouvement qui va à contre-courant des systèmes traditionnels de consommation.

Un succès inattendu

Mathilde Grenier n’est ni éditrice ni correctrice et ne disposait d’aucune expérience dans le domaine avant de se lancer dans cette aventure poétique. «Puisque Anaïs vit en Colombie-Britannique, je me suis retrouvée seule pour la mise en oeuvre pratique, face à des univers que je ne connaissais absolument pas: l’impression, la risographie, etc, se souvient-elle. Mais surtout, la poésie au Québec, malgré plein de belles initiatives, reste un milieu assez fermé.» Elle contacte ainsi l’organisme La Poésie Partout qui, séduit par ce concept, l’aide à entrer en contact avec des poètes volontaires. Si presque un an plus tard, plusieurs personnes soumettent directement leurs créations littéraires au collectif Poésie Postale, la cofondatrice estime que l'organisme lui a été d’une aide précieuse.

Pour ce qui est du thème, les auteur-es ont carte blanche. La seule contrainte étant le format puisqu'un poème doit pouvoir rentrer dans une seule page. «Pour l’instant, on favorise des personnes qui ont déjà été publiées. Pas nécessairement un ouvrage, mais celles et ceux actifs dans le domaine, au sein de revues par exemple, ajoute-t-elle. C’est tellement difficile de percer dans ce milieu-là qu’on a choisi de les aider.»

Courtoisie Poésie Postale.

Courtoisie Poésie Postale.

La première édition d’envois mensuels, qui s’est déroulée de janvier à juin 2018, a été une réussite puisque 250 personnes se sont abonnées. «J’ai été très surprise, car on a d’abord lancé Poésie Postale pour notre propre plaisir et on se disait que ça allait plaire à quelques dizaines de personnes seulement. Mais de fil en aiguille, les mentions médiatiques nous ont vraiment aidés pour la visibilité. J’ai trouvé ça étonnant que la réponse soit si bonne! Je pense que même dans le milieu de l’édition, réussir à vendre autant de recueils de poésie n’est pas toujours évident.» Elle estime que ceci est somme toute «révélateur», à la fois de l’engouement envers la poésie locale, mais aussi concernant le besoin de retourner à des services moins spontanés et plus lents. 

Alors que septembre 2018 marque la seconde édition d’envois, elle confie recevoir un nombre encore plus important de demandes d'abonnements. Néanmoins, plutôt que la productivité et la quantité, Mathilde Grenier est ravie que Poésie Postale plaise, mais ses activités doivent demeurer une source de plaisir. «Pour que cela reste faisable longtemps et soit plaisant pour moi, je me restreins à un certain nombre d’abonnés, environ 200 à chaque édition.»

Une activité passionnée

Malgré la croissance du projet, la jeune femme ne souhaite pas nécessairement en vivre, mais «plutôt donner aux poètes». Les frais de souscription couvrent l’impression, les timbres, les cachets de cire et autres matériels nécessaires. Depuis quelques jours, les inscrits peuvent choisir de payer quelques dollars supplémentaires selon leurs moyens afin que les poètes profitent d’une rétribution. 

Quant à la cofondatrice, elle continue de travailler bénévolement et se fait aider par son entourage pour préparer les courriers. Tandis que certains entrepreneurs songent au potentiel lucratif en premier, le maître mot de Poésie Postale semble bel et bien être une «passion». «Pour le moment, j’aime faire ça à côté de ma maitrise en sociologie, et je suis heureuse que cela fonctionne. J’aimerais que ça dure ainsi.»

Cela dit, l’«entrepreneure bénévole» exprime avoir de nombreuses idées pour la suite. Elle ne se donne aucune limite quant à l’avenir de l’initiative, mais promet de continuer à favoriser le plaisir tangible d’une enveloppe en papier aux écrans. «Le web nous sert évidemment pour la communication, pour les abonnements et pour promouvoir le projet, nuance-t-elle. Mais on ne diffusera pas des poèmes en primeur en ligne. Celles et ceux inscrits sont les premiers à découvrir les poèmes, et c’est un si beau sentiment, recevoir chez soi un objet qui ne se retrouve nulle part ailleurs.»

L’édition automnale, de septembre à décembre 2018, sera plus courte que la précédente. Toutefois, chaque poème sera accompagné cette fois-ci d’une illustration originale réalisée par un-e artiste d’ici. Mais après tout, que signifie la quantité lorsque les mots sont doux et chargés en émotion?

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