Pouvons-nous utiliser l’intelligence artificielle pour inspirer la création artistique humaine? La question relevait de la science-fiction jusqu’à tout récemment. À la dernière édition de Frontière IA, une série de conférences qui démystifient les enjeux de l’intelligence artificielle auprès du grand public, quelques panels se sont penchés sur l’improbable duo artiste-machine.

Au milieu des conteneurs et des structures de bois de la place publique Le Virage campus MIL, scientifiques et artistes discutent avec des participants, un café glacé à la main pour se rafraîchir dans la chaleur de juin. À sa première édition, l’évènement se veut le premier d’une longue suite de discussions citoyennes. 

«Il manque des lieux pour s’approprier l’information sur l’intelligence artificielle et se former une opinion sur le sujet», observe l’organisatrice Catherine Mathys. Affilié à l’Université de Montréal, l’espace Le Virage campus MIL a pour mission de tisser des liens entre la communauté académique et les citoyens de Montréal. Le cadre détendu de la conférence est voulu: «ça permet de se défaire la cravate autour de ces enjeux-là, et d’en discuter de manière plus informelle pour amener les gens à se sentir concernés.»

Les conférences tombent à point, car selon un récent sondage Léger, la théorie derrière l’intelligence artificielle est encore la chasse gardée des érudits, avec près de 50 % des Québécois qui comprennent mal cette science. «L’intelligence artificielle va profondément changer notre société dans les prochaines années, et pourtant, ceux qui composent cette société ne sont à peu près jamais inclus dans le débat», déplore Catherine Mathys.

Frontière IA a donc entrepris de réinventer le vocabulaire des scientifiques. «On leur a demandé de produire du contenu très accessible. Ça les a sortis de leur zone de confort.» Autre exploit de l’évènement: la parité dans les invités aux panels. Un effort que Catherine Mathys a qualifié de nécessaire, pour casser le cycle où les nouvelles technologies sont élaborées par des hommes. En misant sur une programmation hors des sentiers battus, Frontière IA met l’accent sur le fait que l’intelligence artificielle n’est pas juste une technologie passagère qui ne concerne qu’une poignée de domaines. La plupart des corps de métier seront appelés à l’automatisation, y compris le monde des arts visuels. 

Frontière IA. Crédit photo: Maryse Boyce.

Frontière IA. Crédit photo: Maryse Boyce.

Les algorithmes producteurs d’art

De par sa raison d’être et sa subjectivité, l’art est probablement la sphère à laquelle on associe le moins la mécanique de l’intelligence artificielle. Deux discours dominent la recherche actuelle. D’une part, les chercheurs explorent le potentiel des machines à produire des oeuvres d’art. D’autre part, la technologie est plutôt exploitée comme un outil pour révolutionner la création humaine.

La première mission est déjà partiellement atteinte. La machine peut comprendre les styles de peinture et les placer sur la ligne du temps des courants artistiques. Autrement dit, on peut maintenant apprendre à un robot l’équivalent d’un cursus en histoire de l’art. Plus impressionnant encore, à partir de cette analyse, certaines machines peuvent reproduire le style de peintres célèbres. 75 % des sujets de l’expérience conduite notamment par le professeur Ahmed Elgammal de l’Université Rutgers au New Jersey pensaient qu’ils étaient devant une oeuvre créée par un humain, en réalité produite par une machine. Si même les experts n’arrivent pas à distinguer une reproduction humaine de celle d’une machine, ces oeuvres touchent-elles autant? Ont-elles la même valeur esthétique qu’une oeuvre créée par un humain?

La comédienne Laurence Dauphinais croit que la disparition des barrières entre création humaine et robotique est d’autant plus risquée avec le manque d’éducation artistique de la population. Dans un monde saturé d’information, la main qui a façonné l’image n’importera plus autant. Or, on apprécie l’art en grande partie parce qu’on s’identifie à l’histoire, tragique ou non, de l’humain qui l’a imaginé. 

Un portrait réalisé par le logiciel de Microsoft suivant la technique du célèbre peintre Rembrandt van Rijn. Crédit : Microsoft/ING/Delft University of Technology

Un portrait réalisé par le logiciel de Microsoft suivant la technique du célèbre peintre Rembrandt van Rijn. Crédit : Microsoft/ING/Delft University of Technology

Il est justement important de rappeler que ces oeuvres demeurent tout de même des reproductions de chef-d’oeuvres humains. «La technologie est seulement aussi bonne que notre imagination. C’est elle qui va dicter la force de déploiement de ces outils», affirme Sandra Rodriguez, documentariste, sociologue et chercheuse au Massachusetts Institute of Technology (MIT). 

Enseigner la créativité

La capacité d’invention de la machine est peut-être encore limitée, mais de plus en plus d’artistes expérimentent toutefois avec l’apprentissage profond des machines. En rapport avec l’intelligence artificielle, l’humain conceptualise sa créativité autrement. De la même manière que des amateurs de jeux vidéos étudient les techniques de la machine pour améliorer leur propre jeu, les artistes pourraient s’inspirer d’elle pour peaufiner leurs techniques.

En revanche, la machine a fait ses preuves en apprentissage profond. Produire de l’art nécessite une sensibilité particulière à son environnement. L’artiste multidisciplinaire Ben Bogart démontre que la machine peut développer cette perceptivité, de la même manière que l’humain qui décide de reproduire une nature morte ou le visage d’un autre être humain devant lui. Il a par exemple montré le film 2001: L’Odyssée de l’espace - où l’être humain perd ironiquement contrôle de l’intelligence artificielle - à une machine qui en a généré une perception faite de modélisations du son et de l’image relativement proches de l’être humain. 

Il avance aussi que les machines peuvent rêver. En supposant que le rêve est une simulation de la réalité, le robot pourrait simplement emprunter des fragments de sa perception pour construire de manière aléatoire des rêves qui sont une avenue importante de l’imagination humaine. Il reste encore beaucoup de questions sans réponses dans la niche naissante de la création robotique. La notion de la nature sera appelée à s’élargir pour englober l’intelligence artificielle qui agit de plus en plus à l’image de son créateur humain.

Pour le moment, l’intelligence artificielle joue un rôle de soutien dans les arts, et l’être humain en est encore à lui ordonner et à lui apprendre comment maîtriser des techniques qui sont le fruit de millénaires de valeurs esthétiques. Alors que les machines signent leurs premiers tableaux, les artistes et les scientifiques qui les ont conditionnés se réclament toujours de la paternité de leurs oeuvres. Mais pour combien de temps encore?

Est-ce que la machine aura un jour envie de créer? La science est encore imprévisible, mais une chose est sûre: la possibilité est devenue plus proche de la réalité que de la science-fiction.