Dans la chronique «L’art au rendez-vous», notre collaboratrice explore chaque recoin d’une exposition qui a attiré son attention. À travers son expertise de doctorante en communication et commissaire indépendante, elle offre aux lecteurs une immersion par les mots au sein d’un univers artistique, un peu comme si on lui avait donné la main en découvrant l’exposition avec elle. Renata navigue entre les subtilités de l’art contemporain pour nous offrir le plaisir de la lecture et nous inciter à peut-être nous rendre sur les lieux de l’exposition. Ce mois-ci, il s’agit de «Points de départ, points qui lient», au DHC Art Contemporain jusqu'au 9 septembre.

Une impression demeure constante lors de l’exploration de Points de départ, points qui lient de l’artiste anglaise et d’origine indienne Bharti Kher. Cette impression prend la forme d’une tension entre deux pôles, qui habituellement seraient considérés comme opposés, mais qui se révèlent ici complémentaires et indispensables: il s’agit d’un contraste entre la présence et l’absence. 

Dès la première salle d’exposition du pavillon principal de la DHC/ART, les visiteurs sont confrontés à des vestiges. Les «sculptures portraits» (2012-2015), d’impressionnants saris faits de béton moulé et coloré, indiquent que l’exposition en est une où les femmes – ou plutôt les indices de leur existence - sont les personnages centraux. 

Ces marques d’un passage récent persistent et nous guident jusqu’au dernier étage du bâtiment, où nous attendent des moulages de femmes prostituées en plâtre. Assises l’une à côté de l’autre, munies d’expressions gênées, fatiguées ou effrayées, les sculptures de l’œuvre Six Women (2014) occupent l’espace en silence. Devenu voyeur, le visiteur atteste le malaise de ces femmes, ici figé dans le temps et dans la rigidité de la matière, qui maintenant repose tranquille. 

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Le philosophe français Jacques Derrida offre un concept qui peut nous être utile pour textualiser l’œuvre de Bharti Kher, une tâche plutôt ardue. Ce dernier parle de «restance». Ce mot, qui évoque l’idée de rester, engage aussi un sens d’action. Ainsi, la restance serait l’action de rester. 

C’est exactement ce mouvement, pas du tout statique, que nous rencontrons à travers l’ensemble des œuvres de Points de départ, points qui lient dont la source principale est le bindi, ce troisième œil porté au plein centre du front par les femmes en Inde. Le bindi est le grand responsable de cet effet de restance puisqu’il est le symbole chargé de ramener, dans les salles de l’exposition, toutes les femmes qui le portent dans la vraie vie. 

Dans la tradition hindoue, ce point sert de canal de communication entre une femme et la conscience universelle. Dans sa traduction littérale, le mot veut dire «goutte». Le bindi se positionne d’habitude sur le sixième chakra, siège de la sagesse latente. Cette goutte sacrée d’intelligence est l’objet le plus présent dans le travail de Kher. L’artiste, qui en 2015 a reçu la décoration honorifique de l’Ordre des Arts et des Lettres du Ministère de la Culture français, aborde justement cette source de toute énergie qui, comme d’autres symboles utilisés par l’artiste, possèdent et transmettent une restance extraordinaire. 

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Cette présence-absence se mêle amplement au jeu de macro-micro exploré par l’artiste dans les tableaux de la série Heroídes (2016) retrouvés dès le début de l’exposition. 

Si le public opte de demeurer distant des tableaux, cette série de quatre œuvres lui semblera cohérente. Toutefois, s’il décide de s'approcher du mur où elles sont accrochées, il découvrira les restes de colle et les imperfections sur la toile non dissimulées produites par le travail manuel d’application de bindi. Tout est dévoilé de manière soigneusement insouciante. Cette stratégie paraît contradictoire, mais il s’agit de la façon utilisée par l’artiste pour révéler sa propre vérité. 

Les traces de la mère de Kher se retrouvent aussi dans l’exposition et spécialement dans la sculpture en plâtre The half spectral thing (2016), un moulage de la tête de sa mère. Cette dernière repose sur le côté de sa joue droite, l’intérieur creux exposé sans soin. À peine appuyée sur un socle, la tête donne l'impression qu'elle peut tomber à tout moment - une sensation évidemment voulue par l'artiste. 

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Au moment d’entrer dans la salle suivante, où se trouvent l’oeuvre The day they met et The night she left (2011), nous avons l’impression que des gens qui s’y trouvaient viennent juste de sortir. Sur les deux escaliers provenant d'anciennes résidences indiennes reposent des saris et une chaise à l'envers, des traces évidentes de corps et d’humanité, même si aucune figure humaine ne s’y trouve. Comme si la femme qui portait ce sari, ou la dispute qui a fait renverser la chaise, étaient des scènes qui s’étaient produites à peine cinq minutes plus tôt. 

Nous recommandons, ou plutôt encourageons, que le visiteur aille seul découvrir cette exposition, car de toute manière, il sera accompagné par toutes ces entités spectrales le long de son parcours. 

Il ne faut pas avoir peur, car la solitude permet une extraordinaire rencontre avec l'artiste. L’œuvre de Bharti Kher propose une expérience silencieuse, puisqu'elle porte en elle une dénonciation subtile et pacifique des femmes dont les voix ne sont pas souvent écoutées - le bindi étant ici leur porte-parole. Cela n’est pourtant pas littéralement dit, ou recréé, mais se perçoit simplement par les visiteurs attentifs à ces absences infatigablement présentes. 

«Points de départ, points qui lient» par Bharti Kher

À DHC/ART - 451 et 465, rue St Jean, Montréal. 

Jusqu’au 9 septembre 2018.

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