Dans la chronique «L’art au rendez-vous», notre collaboratrice explore chaque recoin d’une exposition qui a attiré son attention. À travers son expertise de doctorante en communication et commissaire indépendante, elle offre aux lecteurs une immersion par les mots au sein d’un univers artistique, un peu comme si on lui avait donné la main en découvrant l’exposition avec elle. Renata navigue entre les subtilités de l’art contemporain pour nous offrir le plaisir de la lecture et nous inciter à peut-être nous rendre sur les lieux de l’exposition. Ce mois-ci, il s’agit de «Veins» à la Galerie OBORO de Montréal, un centre dédié à la diffusion de pratiques artistiques contemporaines et de nouveaux médias.

Entrer dans le monde de l’artiste albertaine Rita McKeough, c’est accéder à un espace-temps où naturel et artificiel se mêlent profondément. Le rideau noir, disposé au début de son installation Veins, marque le point de départ d’une expérience ritualiste. En acceptant d’ouvrir ce rideau, le visiteur doit être prêt à s’ouvrir à de nombreux questionnements. Comment prendre sa responsabilité en tant qu’humain dans un monde co-construit et constamment modifié par des croisements entre machines et organique? Quelles sont les possibilités d’avenir que nous traçons avec l’environnement? Est-ce que nous nous considérons comme partie prenante de cet environnement ou est-il plus confortable de nous concevoir en marge de ce système, protégés par notre statut d’être intelligent?  

McKeough, dont le travail est exposé à travers le Canada depuis 1977, montre son oeuvre pour la première fois au Québec. Présentée à Montréal, l’œuvre Veins a été amorcée à Calgary au début 2016, année durant laquelle le projet d’expansion du réseau d’oléoducs Trans Mountain a été approuvé par le gouvernement fédéral, malgré les manifestations au pays. Depuis, les provinces de l’Alberta et la Colombie-Britannique se trouvent au cœur des débats concernant ces travaux de construction aux impacts environnementaux démesurés. 

C’est dans ce contexte que McKeough a opté pour faire parler la nature. «J’ai voulu mettre des haut-parleurs dans les profondeurs de la terre pour la faire entendre», dit-elle. 

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Les sensations auditives et visuelles qui activent notre corps une fois dans l’espace de l’installation ne sont pourtant aucunement naturelles. Le son des percussions, des aboiements et des voix incompréhensibles émerge des haut-parleurs et d’un système automatisé faisant battre des baguettes sur des tambours. Par terre, des petites feuilles en plastique dans les couleurs des mi-saisons contrastent avec les grandes feuilles sur lesquelles des serpents de bois s’articulent sans arrêt. Ces objets partagent l’espace avec des chevalets de pompage miniatures et motorisés, dont le bruit aigu accentue cet univers de brisure entre naturel et artificiel. Au milieu de l’œuvre s’articule un parcours en forme d’autoroute, seul endroit où les humains ont le droit de transiter. 

Après quelques minutes d’immersion dans cet univers étrangement familier, tout semble avoir sa place. Même nous, les visiteurs, sommes convoqués à regarder passivement cette jungle surréaliste, sans pouvoir faire autrement. L’orchestre composé de tous ces éléments – les sons, les animaux, les machines et les vidéoprojections animées – inclut le public dans cette espèce de cérémonie. Résignés, transformés en leurs complices, nous dialoguons en silence avec des êtres hybrides projetés sur les murs de la galerie. Un par un, ils profitent de l’occasion pour se moquer de nous: le métissé ours-plante nous tire la langue, les œufs-oiseaux nous roulent les yeux alors que le hibou-feuille clignote doucement des yeux avec un regard blasé. Contrairement à nous, ils ne se laissent pas déstabiliser par notre présence. Ils s’en moquent bien. 

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 «Le rythme est pour moi une représentation de l’émotion, des changements, de l’espoir. J’ai voulu créer un langage à partir duquel il est possible de communiquer avec la nature», explique McKeough. 

Efficace, cette langue non verbale réveille des instincts assez profonds. Relégués à la condition de participants, mais incapables d’interagir directement avec l'oeuvre, il ne nous reste plus qu’à nous synchroniser avec toutes les entités qui nous appellent. Cependant, cette syntonie demeure distancée. Observant le petit train, dont le mouvement de va-et-vient sur le rail est contraint par des branches d’arbre, nous contemplons nos propres limitations. 

Perturbés par l’artificialité des chevalets de pompage, nous constatons que nous sommes aussi déplacés qu’eux – combien de randonnées assourdissantes avons-nous pu faire en pleine nature? Confus par les mots répétitifs que nous ne réussissons pas à comprendre, nous réfléchissons à nos difficultés d’instaurer des liens avec ces cyborgs que nous créons dans nos pratiques quotidiennes. 

Car dans Veins, ce qui dérange est justement le fait de réaliser que les frontières entre artificiel et naturel, inventé et généré, réel ou fictif, n’existent pas vraiment. 

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Mais il ne faut pas se tromper: la perspective de McKeough reste extrêmement optimiste, caractère qui transcende ses décennies de carrière. 

Cette espérance se repère, entre autres, dans tender, une installation exposée en 2015 au Musée d’Art Contemporain du Massachusetts dans le cadre de l’exposition «Oh Canada». Dans cette œuvre, des dizaines de hot-dogs reposent tranquillement dans des lits d’hôpital. Ils sont surveillés par le regard solidaire de grandes et belles vaches projetées sur les murs de la salle. La vigilance bienveillante de ces bovins transmet aux hot-dogs l’idée qu’il ne faut pas désespérer; en se reposant suffisamment, ils pourront peut-être redevenir dans un futur utopique de beaux et sains animaux. Dans l’œuvre de McKeough tout est possible. 

La multiplicité de médias utilisés par l’artiste répond au besoin de sophistication qui commande des thématiques aussi complexes. 

Comme c’est souvent le cas, les œuvres d’art pertinentes n’offrent aucune solution, mais laissent plutôt planer encore davantage d’incertitudes. Le monde auquel nous confronte Veins n’est plus défini par le clivage obsolète nature/culture. Veins, constituée d’analogies et de symbolismes aussi improbables que concrets, nous fait sentir bizarrement plus humains que jamais. 

Veins par Rita McKeough

Galerie OBORO – 4001 Rue Berri, Montréal.

Jusqu'au 19 mai 2018.