La santé mentale au travail est encore un tabou en 2018. Et dans certains milieux, c’est malheureusement encore plus vrai. Qu’en est-il dans le monde des médias? Les secrets de polichinelle sont légion, si ce n’est la norme. Entrevue avec deux intervenants qui ont accepté de nous raconter leur histoire… sous le couvert de l’anonymat.

En lançant un appel général sur les réseaux sociaux pour trouver des témoignages pertinents dans le cadre de notre dossier sur la santé mentale, on ne s’attendait à ce que notre boîte de réception croule presque sous les messages de nos collègues du monde des médias. C’est avec la peur derrière le clavier que tous - vraiment tous - nous ont demandé s’ils pouvaient témoigner sans dévoiler leur identité. Troublant, n’est-ce pas? 

Après discussion, nous avons décidé d’aller de l’avant. Les multiples personnes intéressées à participer ont une à une décliné, de crainte d’être tout de même reconnues. Deux personnes courageuses - qui ne dévoileront ni visage ni nom- ont tout de même accepté de prendre le risque pour le bien de l'industrie. Parce que travailler dans le monde des médias, c’est travailler dans un milieu très précaire et compétitif. Et qu’ouvrir le dialogue, c’est primordial pour le bien-être de ses travailleurs. 

L’histoire de Ginette

Ginette - joli nom, n’est-ce pas? - travaille depuis quelques années dans l’univers des magazines. Et elle en a vu de toutes les couleurs. «Je me demande sincèrement quel est le pourcentage des gestionnaires de médias qui vont vraiment bien présentement. Ils sont tous sous une pression incroyable!»

Pour celle qui «collectionne les histoires», tout a commencé lorsqu’elle a accepté un poste de rédactrice en chef adjointe pour un magazine artistique situé dans une grande ville du Canada en 2008. Après s’être mise d’accord pour un contrat - non-écrit, bien sûr - d’environ deux ans, Ginette a déménagé ses pénates, laissant derrière elle famille, amis et amoureux.

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C’est au fil du temps que le comportement abusif de son patron s’est affiché. Un jour, il va jusqu’à lui demander d’être la mère porteuse de son enfant pour lui et son conjoint. «Il me voyait comme son bras droit, autant dans sa vie professionnelle que personnelle.» En refusant, elle a involontairement ouvert la porte au harcèlement psychologique. «C’est comme s’il était fâché de ma réponse. Il a commencé à me critiquer, à m’enlever des privilèges intéressants, à m’ignorer dans des événements. Il me disait aussi que je réagissais fortement. C’est certain que si on me crie après, je ne peux pas avoir d’autre réaction que les larmes. C’était super infantilisant et humiliant.»

Malheureuse et anxieuse, Ginette a finalement coupé court à son enfer en démissionnant quelques mois avant la date prévue. Au grand déplaisir de son supérieur, qui n’a pas hésité à lui faire sentir de toutes les façons possibles. Ce ne sont que des années plus tard, lorsque le patron en question démissionne d'un de ses postes pour ne pas faire face à une enquête interne pour harcèlement sexuel et attaques personnelles, entre autres, que Ginette a su qu’elle n’avait pas tout imaginé..

En revenant dans une métropole que nous ne nommerons pas, Ginette n’était malheureusement pas au bout de ses peines. Après des années de pige et de passage dans de grosses boîtes, elle a été approchée par un média. «On m’a promis un poste, pour ensuite me proposer un tout autre contrat. Je n’avais pas accès aux privilèges des autres, comme celui de travailler à la maison.» Pourquoi? «Aucune idée.» 

Le lien de confiance s’est vite terni au fil des promesses non tenues. «Ma patronne m’a dit un jour que mon salaire était tout de même bon. Oui, mais ce n’était pas mon point! On m’avait promis un autre montant. Le lien de confiance était brisé à force de revenir constamment sur nos ententes.»

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Un jour, elle a réalisé qu’aller au travail égalait à «prendre une gorgée de liquide toxique à la paille» chaque jour. Joyeux. C’est à ce moment qu’elle a pris la décision de retourner officiellement à la pige. «On s’entend: il y a beaucoup de bons gestionnaires dans le monde des médias. Mais l’industrie est dans une telle crise que je ne voulais plus prendre la chance de tomber sur un mauvais.»

Aujourd’hui, Ginette profite de son retour à la pige pour reprendre sa santé mentale en main. Ce qu’elle réalise aujourd’hui? Que le meilleur outil pour se sortir d’une situation pareille est de valider son sentiment. «J’ai parlé à des collègues ou des personnes qui avaient occupé les mêmes postes que moi. Ça m’a permis de confirmer mes impressions. Parce qu’à un moment, on peut avoir l’impression que c’est notre faute! Aujourd’hui, je n’ai plus de tolérance envers ce genre d’attitude. Je sais que je suis aimée dans le milieu, et que lever le ton, par exemple, n’est jamais une option.» Après une thérapie salutaire, elle peut maintenant regarder avec optimisme son avenir professionnel.

Phare sur Louise

Louise - appelons-la ainsi - ne se doutait pas qu’elle allait vivre du harcèlement psychologique en acceptant un emploi dans une radio que nous ne nommerons encore pas. C’est que ça n’a pas commencé drastiquement. Embauchée comme réalisatrice en 2009, elle s’est retrouvée membre employée du conseil d’administration quelques années plus tard. Après une crise majeure, qui laisse la station sans directeur général, un nouveau venu prend la barre. Louise devient alors responsable de la musique et des programmes - et bien vite, son bras droit. 

Mais les problèmes débutent: manque de communication, malaises répétés, leadership inapproprié ou tout simplement absent… Si bien qu'au bout d'un an, les employés se réunissent pour partager leur insatisfaction dans le but d’en faire part au directeur général. «C’est moi qui avais le mandat de communiquer ces informations au conseil d’administration vu que j’étais membre employée.» On vous le donne en mille: Louise a ensuite été prise en grippe par son patron: «Il m’a dit que j’étais responsable de la crise et j’ai porté seule sur mon dos toutes les récriminations faites par le groupe.»

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Après une rencontre organisée avec lui pour discuter des insatisfactions de l’équipe, Louise apprend au même moment que son poste est remis en question. «Parce que je n’ai pas su relever les problèmes internes plus tôt, et réagir à temps selon lui.» Et le conseil d’administration s’est malheureusement montré bien peu réceptif aux doléances des employés. 

C’est à ce moment que l’anxiété de Louise a pris de plus grandes proportions: «J’étais épuisée, je n’avais pas d’appétit, je dormais extrêmement mal. Pour moi, cette période est un gros brouillard épais, constant. Je continuais d’avoir toujours peur pour mon emploi.» Avec raison, puisqu’elle a appris il y a une couple de mois qu’elle perdait la responsabilité des programmes en même temps que tous les employés de la station. Travaillant à moins d’un mètre de son patron, Louise a dû faire face à une tension qui s’est considérablement aggravée au fil des mois.

«J’ai été sauvée quand j’ai été renvoyée.» Triste, mais vrai. D’importantes coupures à la station ont libéré Louise d’un emploi qui l'a comblée de nombreuses années, mais qui était malheureusement devenu un véritable enfer. Quand on lui demande si elle a eu recours à des outils pour aller mieux, Louise admet d’emblée que non. «Je n’ai pas consulté parce que je n’ai pas les moyens. La station donnait des salaires de merde. Mon chômage n’est donc vraiment pas fort. J’ai aussi peur de devoir prendre des médicaments. Je ne veux pas donner ce pouvoir-là à mon ancien employeur.» Aujourd’hui, Louise est à la recherche d’un emploi. «Mais pour l’instant, j’ai vraiment besoin de me reposer. Je suis épuisée.»

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