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Utopie(s): un théâtre émancipateur pour les femmes de la cité - Baron Mag
Œuvre collective et multidisciplinaire de grande envergure, «Utopie(s)» transforme l’Arsenal en une cité où la parole des oubliées se libère. Habitué à questionner la condition humaine, Hanna Abd El Nour continue dans cette voie avec cette expérience théâtrale exigeante et audacieuse qui aura lieu du 13 février au 10 mars.

Baron Mag a été interpellé le 22 mars 2018 par 8 femmes interprètes de la pièce Utopie(s) qui expriment être «en colère d’avoir été dupées sur le contenu, le fonctionnement, la rémunération, les exigences physiques et émotionnelles de cette production» et qui après avoir reçues une décision arbitrale de grief entre l’UDA (Union des Artistes), l’ACT (Association des Compagnies de Théâtre) et VOLTE 21 (le producteur) ont décidé de s'exprimer publiquement sur leurs doléances. Plus d'informations.

Quinze interprètes de disciplines différentes portent ce spectacle avec leurs voix, leurs corps et leurs sensibilités. «J’ai voulu raconter ce déséquilibre du monde, le fait que l’histoire soit toujours racontée par les vainqueurs et par les dominants qui sont souvent des hommes.» Des femmes qui ont toutes quelque chose à dire et c’est bien pour cela que le metteur en scène Hanna Abd El Nour les a choisies pour incarner la figure d’Électre.

Rappelons-le, ce personnage mythologique qui attend le retour de son frère Orestre, un homme. Un personnage en attente de passer à l’action. «Ce sont les femmes qui ont résisté, qui ont gardé cette mémoire, qui ont transmis ce savoir, une lignée, une trajectoire à travers le temps. Elles gardent l’espoir possible et l’humanité en marche.»

Au nom de la mémoire

Le projet ne se veut ni documentaire ni historique. Les dix tableaux qui composeront la pièce ne sont pas encore définis à l’heure de notre rencontre avec le dramaturge, celui-ci se posant encore la question de nommer clairement les femmes qui ont inspiré l’œuvre. Son intérêt est davantage autour des actions et des prises de paroles de celles-ci. «C’est un corps hétérogène qui raconte huit histoires différentes pour cerner un peu le passé, le temps présent et comment on doit tracer le devenir comme humanité.»

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Au final, les interprètes et le spectacle parlent de la manière dont se forme une communauté autour d’idéaux et d’actes de résistance individuels et collectifs. «Les filles quand elles jouent, dansent, chantent, se rebellent, créent tout cet univers de possibles, elles deviennent l’éternel féminin qui peut jaillir partout dans le monde.» Elles sont toutes Électre, et à travers un texte fragmenté et une mise en scène cinématographique, elles écrivent l’histoire.  

Une forme exigeante

«A-t-on le temps d’une nuit ou d’une journée pour rêver à l’utopie?», se demande Hanna Abd El Nour. Dans sa forme complète, le spectacle dure 12h, et s’inscrit dans une tentative de contrer nos habitudes de consommateur de culture, familier des spectacles plus courts. Un pari risqué avec un message engagé. 

Cependant, des tableaux de deux heures sont prévus au programme pour ne laisser personne à l’écart. «On parie sur l’audace et l’intelligence du spectateur, car pour nous les filles sont des Électre, mais le public, c’est Oreste. Si Oreste vient, on peut faire la pièce. S’il ne vient pas, l’histoire ne continue pas.»

La performance est longue et exigeante, mais agit comme une métaphore pour le vécu de certaines femmes. «C’est très difficile de vivre toute sa vie dans l’injustice, c’est ça que j’essaie de dire. Il y a des femmes qui restent 30 ans dans la violence. Il y en a qui sont violées 10, 15, 20 fois.» 

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Briser les barrières

Hanna Abd El Nour et les 15 Électre d’Utopie(s) nous invitent à une sorte de banquet, un moment de rencontre où il faudrait juste se voir comme filles et fils du monde. «12h pour supporter la beauté et la poésie dans l’état tragique du monde, ça doit nous renforcer, nous donner foi dans quelle action il faut entreprendre pour changer les choses dans nos vies.» 

Québécoises d’origines diverses, l’appartenance des artistes disparaît sur scène. Ce voyage dans le passé, sur les traces de femmes combatives, les réunit sous une même bannière. «C’est de ça dont parle la pièce, arrêtons de créer des barrières. On est tous des êtres humains, ce qui nous relie, c’est l’injustice. On essaie d’être unis au-delà de toutes les catégories identitaires. On est pluriel et on l’affirme.»

Utopie(s)

Du 13 février au 10 mars à l’Arsenal Art Contemporain. Plus d'infos: ici. 

Interprètes : Lousnak Abdalian, Claudia Bernal, Sarah Chouinard-Poirier, Dana Dugan, Sarah Elola, Maritza Grégoire, Myriam-Sophie Deslauriers, Raïa Haidar, Veronica Melis, Kristin Molnar, Lara Oundjian, Jeimy Oviedo, Catalina Pop, Audrée Southière, Marina Sousa