Amorcer des conversations et des réflexions sur des sujets aussi tabous que les maladies mentales, la diversité corporelle, l’appropriation culturelle ou encore la sexualité et la pilosité pour mettre à mal les stéréotypes et la société patriarcale, telle est la mission des Folies passagères. Derrière ce projet artistique qui présente des illustrations accompagnées d’informations et/ou de poèmes se trouve l’artiste visuelle féministe et engagée originaire de Québec, Maude Bergeron.

Depuis l'été 2016, les dessins des Folies passagères tentent de briser l’isolement du plus grand nombre de personnes en abordant de manière frontale, mais avec précision, des problématiques et des stéréotypes.

C’est simple, le travail de Maude Bergeron nous fait nous sentir mieux, peu importe le tabou qui nous anime ou la différence mentale qui nous habite. Véritable appel à la tolérance envers soi-même et autrui, l'illustratrice et auteure aime nous répéter que chaque humain est valable et c'est pour cela que ses dessins nous paraissent bien nécessaires. Rencontre avec une artiste qui veut du bien à notre santé mentale et à notre côté marginal.

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Allô Maude! D’où te viens ton amour du dessin, as-tu une formation dans ce domaine?

Depuis toujours, j’ai un intérêt pour le dessin et l’illustration. Je suis allé au cégep en arts visuels, et c’est également à ce moment-là que j’ai compris quelles seraient les thématiques que j’aimais aborder. J’étais déjà attirée par tous ces sujets tabous autour du corps, etc. Et ça fait maintenant une bonne dizaine d’années que le projet des Folies Passagères trottait dans ma tête! Ces intérêts, le dessin et les messages attachés à ceux-ci, ont grandi avec les années, et depuis deux ans environ je suis illustratrice professionnelle. Je suis travailleuse autonome et une partie de mon travail c’est l’illustration, et l’autre est dans le domaine culinaire, je fais de la production de contenu culinaire pour différents sites web. J’ai également une boutique en ligne avec les Folies passagères.

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Même si cela faisait un moment que tu avais le projet en tête, comment sont officiellement nées les Folies passagères?

Ça a commencé il y a presque deux ans, de manière très spontanée. J’avais besoin d’un espace public via les réseaux sociaux pour partager ce que je fais. J'étais déjà impliquée dans le militantisme, mais je n'avais pas encore de plateforme qui permettait de rejoindre directement les gens. Il est vrai que je ne pensais pas que ça allait devenir professionnel aussi rapidement que ça! Quelques mois après le début des Folies passagères, je commençais à avoir un angle de collaboration et de production avec des contrats et des partenariats, mais rien n'était prévu d’avance!

Les textes qui accompagnent tes illustrations sont souvent très précis et développés. Tu pars d’un sujet relativement tabou et/ou méconnu, puis tu prends le temps de le décrire, de l’expliquer. Fais-tu constamment des recherches pour t'assurer de la véracité des informations que tu apportes?

En fait, ce sont tous des sujets qui m’intéressent, me touchent de plus ou moins près, et qui ont en commun d’être des thèmes souvent tabous, victimes de préjugés, etc. Mon travail de recherche a donc commencé tranquillement il y a plusieurs années puisque naturellement je me documentais.

Quand j'ai commencé les Folies passagères, c'était plus «impulsif», ma ligne directrice était moins précise qu’aujourd'hui. Depuis un an environ, je réfléchis à l'avance les sujets que je vais traiter et je m'informe le plus possible, car ce sont des thèmes qui ont besoin de rigueur. Maintenant que j'ai récolté beaucoup d’infos, j'ai plus d'assurance par rapport au langage à adopter. J'aime parler en connaissance de cause avec des infos pointilleuses très précises.

C’est donc bien plus que des illustrations ce que tu fais! Ça te fait un peu double travail finalement, le dessin + la partie rédactionnelle. Comment procèdes-tu?

La plupart du temps le monde pense que je fais d'abord le texte puis le dessin, mais c’est exactement le contraire! D'abord je me fais des listes très vagues de thématiques, puis je pars la production de dessins. Je peux faire énormément de croquis en peu de jours, puis je regarde ce qui fonctionne, ce qui est davantage humoristique ou plus sérieux, et je les lie à des sujets que je veux aborder! Et ensuite, vient le texte. Fonctionner de cette manière me permet de vraiment laisser aller mon processus créatif!  

Penses-tu que l’art visuel permet de déstigmatiser les différents troubles de la santé mentale?

Vraiment beaucoup! Le texte seul a une portée moins large qu’avec un dessin qui l’accompagne. La force avec le visuel, c'est que beaucoup de personnes me disent ressentir des émotions rien qu'avec l’illustration, et ça me fait bizarre de dire ça concernant mes propres dessins, mais je pense que ça aide, haha!

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Oh oui, tu peux le dire! Il est certain que tes illustrations aident les gens à se sentir moins seuls ou bien à découvrir que certaines réalités existent ou subsistent...

En tout cas, personnellement, les artistes qui font des dessins et/ou des écrits en ce sens, moi ils m’ont beaucoup aidé. Ça brise l'isolement de la santé mentale, c'est une manière merveilleuse pour rejoindre les gens. Le dessin vient en fait interpeller le public, on ne peut pas l'éviter, et c'est pour ça que ça peut se propager très vite! 

C'est aussi un beau moyen de rendre ça moins «tabou» et l’exposer d'une manière plus «légère», moins académique. Ça permet d'amener une nouvelle dimension, pas non plus positive, mais c'est un aspect assurément moins négatif. C'est comme si le dessin expliquait que non, ce n'est pas la fin du monde les maladies mentales. Bien sûr, c'est horrible à vivre, mais le dessin fait le contrepoids avec tous les préjugés super négatifs. 

Et ouvrir des sujets tels que la grossophobie, le handicap, etc, ça permet aussi de briser la solitude et donc d'éviter aux personnes concernées de se sentir mal dans leurs têtes constamment, seuls dans leur coin...

Oui, j'essaye de parler également des troubles mentaux moins connus comme la dépersonnalisation et le TPL [trouble de la personnalité limite]. Ce sont des maladies très rarement abordées et forcément il y a beaucoup de préjugés. Beaucoup de personnes commentent ces publications, et ça m'émeut, car certaines m'écrivent pour me dire qu'elles se sentent moins seules en lisant toutes les réactions. Au-delà de mon travail, les commentaires viennent parfois créer comme des petites communautés solidaires. C'est pareil pour des sujets comme la grossophobie, les personnes sont très isolées et stigmatisées dans la société et ces thématiques-là, qui sont les plus fortes, amènent un peu de réconfort.

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Tu te définis comme étant une artiste visuelle militante féministe passionnée. Et justement, quand on est féministe dans l’espace public on reçoit souvent des commentaires haineux… Est-ce que tu deal avec ça toi aussi?

Oh oui! Ça a commencé surtout à l'été 2017. C'était très personnel et de l'ordre de la méchanceté gratuite, en message privé et en commentaires. Au début je me sentais mal de supprimer certains commentaires, mais il le fallait pour ma santé mentale et celle de mes followers!

Pour l’Halloween l'an passé, j'avais publié un texte sur l'appropriation culturelle et j'ai reçu entre 5000 et 7000 messages haineux! Des gens qui m'écrivaient sur tous mes réseaux sociaux, qui se créaient des profils à l'infini alors que je les bloquais. Ça a été très très intense pendant deux semaines. Ma publication avait en fait été partagée sur des groupes néonazis en Europe, et au Québec, Radio X a parlé de moi, ils appelaient les gens à m'écrire pour me dire que c'était pas correct ce que je faisais. 

Le féminisme demeure très mal reçu par beaucoup de personnes encore aujourd'hui en 2018. Les mots «féminisme» et «militantisme» viennent avec une connotation péjorative pour beaucoup de personnes, et tout cela conditionnait les messages que je recevais. 

Est-ce que cela t'a découragé, ou au contraire, t'a poussé à croire que ton travail demeure nécessaire?

Au départ j'essayais de rester déconnectée mentalement, mon cerveau essayait de se protéger pour que ce soit gérable, mais ensuite les émotions sont sorties. J'ai eu une remise en question, par rapport au fait de savoir si je devais continuer, si c'était sain pour ma santé. J’ai donc continué et heureusement la situation est redevenue normale. Dans ces moments-là, on oublie presque tous les beaux commentaires qu'on reçoit, car le négatif pèse lourd dans la balance...

Oui, car tu reçois aussi de nombreux retours positifs...

Oui, ça me fait tellement plaisir, ça me motive! Les gens se sentent interpellés, ils se sentent moins seuls, valables dans ce qu’ils sont et je trouve que c’est la meilleure chose! 

Il y a aussi certaines personnes qui m'expliquent ne pas avoir été sensibilisées à un sujet donné et que maintenant cela les porte à réfléchir dessus... Ça, c’est merveilleux à mes yeux! C'est vraiment ce que je souhaite! 

Finalement, ce beau projet qu’est Les folies passagères, c’est plutôt sain pour ta santé mentale quand même?

Tout ce que je dessine, moi aussi je me sens concernée. Je parle de manière très assumée dans mes publications, mais ce sont aussi des émotions que je ressens. Donc c'est certain que ça m'apporte énormément niveau développement personnel, donc oui, ça a fait une belle différence dans ma vie depuis deux ans. 

Les folies passagères

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