Dominique Girard de Trait d'union: la coach des auteurs

«On n'a pas un gros bassin de lecteurs au Québec. Le taux de littératie tourne autour de 50%. Le reste est constitué d'analphabètes fonctionnels. Ça n'aide pas non plus que l'attention soit de plus en plus morcelée. Les gens lisent oui, mais sur les réseaux sociaux.»
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Derrière la couverture – Point sur l'industrie du livre au Québec

On les voit passer ponctuellement. Des pourcentages menaçants, des coups de gueule percutants, des appels alarmants à se pencher au plus vite sur les problèmes de l'industrie du livre au Québec. Ce n'est pas une lubie, loin de là : depuis 2012, les ventes annuelles de livres neufs ont connu une baisse de 11%, soit de 74,1 millions de dollars. Mais quand on va plus loin que les chiffres, qu'en est-il vraiment? Les grands – et petits – joueurs tirent quelles impressions du milieu littéraire, dans lequel ils évoluent tous les jours? Tour d'horizon avec divers auteurs, éditeurs, distributeurs, conseillers littéraires, libraires (et alouette).

Dominique Girard

Dominique Girard a toujours été attirée par les arts. Après un DEC en arts plastiques, et quelques explorations du côté de l'écriture et de la photographie, elle a réalisé qu'elle voulait travailler davantage du côté de la gestion que de la création. «Je me suis dirigée vers un baccalauréat en administration à l'Université du Québec à Montréal. Je suis loin d'avoir perdu mon temps. Ça me sert encore aujourd'hui!»

En 2009, Girard a décidé d'ajouter une corde à son arc en se lançant dans un microprogramme de deuxième cycle en édition à l'Université de Sherbrooke. «Ça m'a appris à gérer les échéanciers, le côté plus technique, l'histoire du livre, les droits d'auteur...» Forte de ces nouvelles connaissances, la passionnée des livres a décidé de fonder sa propre agence littéraire, Trait d'union, en 2010. «Ça me trottait dans la tête de donner des conseils aux auteurs. Je voyais que des personnes se faisaient avoir et dirigeaient mal leur carrière.»

Dominique Girard à la rescousse! Grâce à ses multiples services, qui passent de la lecture critique d'un manuscrit à la révision stylistique et le coaching d'écriture, la passionnée arrive à redonner à ses clients ce qu'elle a parfois appris sur le tas. Il faut dire qu'elle sait de quoi elle parle: l'auteure a elle-même publié un peu moins d'une dizaine de livres, dont L'art d'écrire un roman et Le petit guide de l'édition.

Analyser la création

Concrètement, comment Dominique Girard fait-elle pour décider qu'un ouvrage vaut la peine de passer entre les mains d'un éditeur? «J'ai dû lire environ 10 000 livres dans ma vie. Déjà, ça m'aide! Avec le temps, je me suis mise à monter une grille d'analyse pour mieux saisir ce qui fonctionne ou non dans une œuvre. Que ce soit des romans d'amour, d'horreur ou d'action... Ça reste des romans.» Voit-elle des erreurs fréquentes chez les écrivains débutants? «Souvent, ils vont avoir tendance à écrire plein d'anecdotes qui ne se suivent pas. Ça ne tient pas la route. Certains n'ont pas encore de maîtrise technique: quand il y a trop de défauts d'écriture, ça saute tout de suite au visage.»

C'est bien beau tout ça, mais comment est-elle arrivée à convaincre le milieu littéraire que son opinion est valable, ou bref, à monter sa crédibilité? «Avec le temps! Les premiers clients passent le mot. La plupart des éditeurs me connaissent aujourd'hui. Certains vont même proposer à des auteurs de me consulter avant de retenter leur chance. Je suis aussi très présente sur Facebook: j'ai parfois eu des clients grâce aux réseaux sociaux.»

Sur les 300 projets qu'elle a lus depuis les débuts de son agence littéraire, Girard a-t-elle déjà eu envie de pousser particulièrement un écrivain à publier? «Oui, et le contraire est aussi possible! Je me rappelle d'une auteure bien déprimée qui est venue me voir en 2011. Elle avait écrit un roman à la fois historique et fantastique, et elle s'était fait totalement descendre dans un rapport de lecture. J'ai accepté de lire l'ouvrage à mon tour, et j'ai vraiment aimé! Je l'ai aidée à retravailler un peu son récit et à monter sa lettre de présentation. C'est vraiment la carte de visite. Elle a finalement été acceptée. À ce jour, elle a publié trois tomes de son roman et deux autres livres.» Comme quoi il ne faut pas se laisser décourager par quelques commentaires négatifs!

Travail ou bénévolat?

D'après celle qui est aux premières loges, comment va l'industrie? «Je peux tout de même me fier aux chiffres. Je vais régulièrement voir les statistiques. Les ventes de livres sont en chute depuis 2009.» À quoi peut-on attribuer ce phénomène? «On n'a pas un gros bassin de lecteurs au Québec. Le taux de littératie tourne autour de 50%. Le reste est constitué d'analphabètes fonctionnels. Ça n'aide pas non plus que l'attention soit de plus en plus morcelée. Les gens lisent oui, mais sur les réseaux sociaux.»

Une réalité qui frappe le milieu du livre de plein fouet. C'est qu'aujourd'hui, ça peut significativement changer la donne de pouvoir se fier à une communauté fidèle en ligne. «Je connais des auteurs qui ont été découverts comme ça. Aujourd'hui, les écrivains doivent aussi indirectement faire le marketing de leur image. Certains n'ont aucun temps pour ça entre le travail alimentaire, les obligations, la famille, et surtout, l'écriture.»

Quand on sait que les redevances sont souvent payées un an après la sortie d'un livre, on se rend compte que chaque dollar risque d'être dépensé avant d'être reçu. «Ça dépend des maisons d'édition, mais les activités promotionnelles sont rarement payées. Si un écrivain est invité à un salon du livre dans une autre ville, il devra souvent défrayer les coûts de transport et d'hébergement. Une auteure m'a déjà demandé "Alors, c'est du bénévolat?" Je n'ai pu que répondre que oui.»

Derrière la couverture – Point sur l'industrie du livre au Québec, un dossier à suivre à toutes les semaines.