Qui ne connaît pas Patrick Senécal au Québec? Sûrement peu de gens. Le maître de l'horreur, qui a réussi à se tailler une place enviable à coups d'Aliss, Les sept jours du Talion et Le vide, vit de sa plume depuis quelques années. Presque un miracle dans le milieu littéraire où l'argent se fait rare. Entrevue.
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Derrière la couverture – Point sur l'industrie du livre au Québec

On les voit passer ponctuellement. Des pourcentages menaçants, des coups de gueule percutants, des appels alarmants à se pencher au plus vite sur les problèmes de l'industrie du livre au Québec. Ce n'est pas une lubie, loin de là: depuis 2012, les ventes annuelles de livres neufs ont connu une baisse de 11%, soit de 74,1 millions de dollars. Mais quand on va plus loin que les chiffres, qu'en est-il vraiment? Les grands – et petits – joueurs tirent quelles impressions du milieu littéraire, dans lequel ils évoluent tous les jours? Tour d'horizon avec divers auteurs, éditeurs, distributeurs, conseillers littéraires, libraires (et alouette).

C'est en 2007 que l'écrivain a réalisé qu'il pouvait arrêter d'enseigner au Cégep pour se consacrer à 100% à l'écriture. «Avant, j'écrivais des romans et je me demandais si un jour j'allais pouvoir vivre de ça. Pour moi, c'était un peu inatteignable. Je n'avais pas la prétention de croire que ça allait être moi. Je ne suis pas pessimiste, mais je ne m'envole pas dans les airs dès qu'un projet intéressant arrive dans ma vie...»

Cette espèce de prudence lui aura servi. «Mes livres se vendaient de mieux en mieux, mais je n'ai pas quitté mon poste. J'ai pris des années sabbatiques pendant plusieurs années avant de me faire dire par le Cégep que je devais libérer mon poste pour quelqu'un d'autre, raconte-t-il en riant. Je n'ai pas la prétention de croire que ça peut durer toute ma vie. Je fais beaucoup plus d'argent qu'à l'époque où j'enseignais, mais je suis très conscient que mes lecteurs peuvent décider, si je fais trop de faux pas, que mes livres sont moins bons. Je n'ai aucun contrôle là-dessus.»

Parce que non, Senécal n'écrit pas en ayant les lecteurs en tête. «J'essaie de ne pas aller là quand j'écris. De toute façon, c'est quoi des faux pas? Je ne veux pas commencer à être influencé par ce que je pense qui pourrait plaire aux lecteurs. Ce n'est pas nous qui décide si on vit ou non de notre plume. Si ce n'est plus ça pour moi, je n'aurais sûrement pas de difficulté à enseigner, à écrire dans des journaux. Je ne veux pas que ces pensées viennent parasiter mon écriture.»

Un talent qui ne laisse pas indifférent

Prolifique, Patrick Senécal lance en moyenne un roman par année. À la grande fascination de certaines personnes, qui ne comprennent tout simplement pas comment il fait. «Je ne sors pas un roman par année pour l'argent: je le fais parce que j'aime ça. Mais j'avoue que je suis conscient de cette réalité: je dois produire. Mais on s'entend qu'en écrivant à temps plein, c'est assez normal de sortir une nouvelle œuvre par année!»

On le devine déjà: l'auteur ne soulève pas seulement des interrogations par rapport à la rapidité de son travail. Plus souvent qu'autrement, Senécal se trouve face à des réflexions, disons, particulières. «Je sens parfois des petites pointes de jalousie dans la manière de poser les questions.» La plupart ne saisissent pas comment il a réussi à devenir un des (trop rares) chanceux qui vivent de leur plume. «Ils me demandent comment j'écris, quels sont mes trucs... Comment je fais pour passer à Tout le monde en parle ou pour avoir des entrevues dans les médias alors qu'il y a de moins en moins de visibilité pour les écrivains. J'ai beau leur dire que rien n'est prémédité et que je ne pense pas à ça, certaines personnes aimeraient tellement trouver LA recette.» C'est sans parler du snobisme ambiant envers la littérature de genre, entre autres: «Ce n'est pas si répandu, mais il m'arrive d'avoir droit à des commentaires moins gentils.»

À la conquête de la success story

Patrick Senécal a commencé à écrire à une époque où les réseaux sociaux n'étaient pas légion. «Mon éditeur me dit souvent que ça aurait été plus dur si j'avais commencé aujourd'hui.» Parce qu'aujourd'hui, devenir écrivain implique d'avoir du talent, certes, mais aussi d'avoir une facilité à se vendre. Une réalité qui trouble beaucoup l'auteur. «De plus en plus de gens écrivent pour devenir cool. C'est normal de souhaiter le succès, mais un peu moins d'engueuler son attachée de presse parce qu'on n'est pas invité à Tout le monde en parle. Je sens une vague de préoccupation obsessive de la success story chez les jeunes auteurs, sans vouloir généraliser.»

Quand il se rend dans les salons du livre par exemple, Senécal ne peut s'empêcher de remarquer que les kiosques ont bien changé au fil des années. «Certains n'ont rien à voir avec la littérature.» Dans quel sens? «Un livre tiré d'une chaîne YouTube que la fille n'a même pas écrit par exemple, ce n'est pas de la littérature. Elle clame partout qu'elle l'a écrit, c'est aberrant.» On vous laisse connecter les points ici.

Signe d'une industrie qui n'est pas en excellente santé? «Pas nécessairement, mais c'est certain que ça ne va pas bien. Les gens lisent de moins en moins. Je suis toujours content de voir des jeunes de 15-16 ans au Salon du livre. Mais quand ils me disent que je suis le seul qu'ils lisent, ça me décourage. J'aimerais que l'industrie conserve une certaine pureté. Je ne veux pas être old school ou réactionnaire en disant ça, mais ce serait merveilleux si les éditeurs pouvaient publier ce qu'ils trouvent bon, sans se préoccuper du nom sur le livre ou du nombre de likes de l'auteur sur Facebook.»

Derrière la couverture – Point sur l'industrie du livre au Québec, un dossier à suivre chaque semaine