Xavier Forget, producteur associé à la programmation francophone du Centre national des arts - Baron Mag

Xavier Forget, producteur associé à la programmation francophone du Centre national des arts

«Une bonne partie de la programmation que l’on fait sont des artistes émergents, puis on sait qu’il faut les encourager. On ne cherche pas à en faire un profit, mais on cherche vraiment à les développer, travailler avec eux. On est prêt à investir dans leurs projets, leur carrière en assumant les pertes financières qu’il peut y avoir derrière.»
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xavier forget

Quelle est l'importance du Centre national des Arts (CNA) au Québec?

Le Centre national des Arts, c’est un peu comme le théâtre d’État, l’institution fédérale des arts de la scène. On est une institution nationale, mais dont le défaut est d’être un battement en plein cœur du centre-ville d’Ottawa, donc c’est plus difficile pour nous de se déplacer. C’est plus facile pour des gens comme Radio-Canada, par exemple, d’être vraiment partout. Mais on est une institution fédérale, nationale, donc on peut représenter un peu tout ce qui se fait au pays. On essaie dans la mesure du possible d’être présent partout au Canada.

Quelle est votre activité au sein du CNA?

Je m’occupe de la série CNA Présente, la série musicale. Nous sommes des diffuseurs de spectacles en chansons et musique populaires (parce qu’au CNA il y a également d’autres séries artistiques avec des directions propres, que ce soit pour le théâtre français, le théâtre anglais, l’orchestre symphonique, la danse). Mon groupe s’occupe exclusivement de musique populaire. Donc en tant que programmateur de musique francophone, mon mandat c’est de faire une scène qui représente les artistes canadiens. De mon côté, j’essaie de représenter un peu ce qui se fait partout dans le pays: pas seulement à Montréal, mais également dans le Québec au complet, ainsi que dans l’Ontario français, à l’Ouest du Canada, en Acadie. On est vraiment en train de travailler sur une façon d’augmenter notre rayonnement à travers le pays.

Bien que la programmation soit en français, les Québécois oublient souvent Ottawa…

Ces barrières-là ont tendance à s’estomper, mais pendant longtemps les frontières du Québec étaient assez fermées au niveau culturel, surtout au niveau francophone. On oubliait qu’il y avait des francophones dans le reste du Canada. Aujourd’hui, les barrières se défont tranquillement. Il y a des artistes de l’Ontario français qui font parler d’eux, il y a des Acadiens en grand nombre qui ont vraiment brisé cette frontière-là du côté de l’est, que ce soit les Radio Radio, Lisa LeBlanc et plein d’autres qui se sont vraiment intégrés au Québec. Mais pour beaucoup, Ottawa c’est très loin. C’est à deux heures de Montréal! 

Il y a quelques années le Bloc québécois avait fait une publicité qui me faisait bien rire, sur comment c’est loin Ottawa. C’est vraiment drôle. C’est un message politique évidemment. Néanmoins, c’est une expression qui reflète une réalité. Donc c’est sûr qu’on est loin et qu’on est moins écouté. La culture québécoise est assez centrée sur Montréal, étant donné que les médias et l’industrie culturelle sont là. Montréal prend beaucoup de place dans la culture. Mais on fait notre travail. C’est sûr que notre public premier, ce sont les gens d’Ottawa-Gatineau. Mais on essaye de diversifier, inviter des artistes moins connus d’ailleurs pour faire des premières parties de concerts, par exemple, afin de tranquillement leur laisser la chance de développer un public ici.

Quels sont les futurs projets du CNA? À quoi pouvons-nous nous attendre pour la programmation de la prochaine saison?

Notre saison 2017-2018 vient d’être annoncée récemment. Nous avons quelques changements à venir. L’édifice comme tel est en grands travaux de rénovations. Il y aura des nouveaux espaces publics. La première phase de notre projet va être inaugurée le 1er juillet prochain. Lors de la deuxième phase de l’ouverture en octobre, on va inaugurer notre nouvelle Quatrième Salle, qui est notre cabaret. C’est là qu’on présente la majorité de nos concerts. Elle a été presque intégralement démolie pour la reconstruire entièrement avec une nouvelle façon d’accueillir le public, une nouvelle disposition scénique, du nouveau mobilier, des nouveaux équipements techniques. On a très hâte d’y entrer! Les nouveaux concerts sont prévus dès le 6 octobre prochain. On espère que ça sera la meilleure salle de concert en ville, car cette salle a vraiment été pensée et produite pour de la musique amplifiée.

Un autre changement important et très visible concerne la quantité de spectacles. Auparavant, quand on faisait une grosse saison sur 10 mois, on présentait une cinquantaine de spectacles. Pour la prochaine saison, on a annoncé à peu près une cinquantaine de spectacles seulement entre septembre et fin décembre. La quantité va presque doubler l’année prochaine. Donc cet aspect-là est vraiment intéressant. Cela va donner plus de présence à plus d’artistes. Les gens sont impressionnés par la diversité de cette programmation et par la richesse artistique.

Comment se fait-il qu’il y ait autant de concerts qui s’en viennent l’année prochaine? La demande a augmenté tant que ça?

La demande est là. On est dans l’air du temps où la reconnaissance de nos artistes est présente. Ce n’est plus un défaut que d’être un artiste canadien, c’est même quelque chose qui est encouragé. On le voit aussi à la scène internationale. Récemment Drake a été le plus grand gagnant de l’histoire des prix des Billboard Music Awards. En général, dans l’industrie de la musique mondiale, les Canadiens ont une très belle place. Mais je pense aussi que les gens se sont appropriés leurs artistes. On encourage la diversité. Il n’y a pas juste un son canadien, il y en a maintenant une multitude, comme il y a une multitude d’artistes, de personnalités, de genres.

Nous on essaye d’être le reflet de tout ça. Évidemment on ne joue pas dans tous les genres musicaux, parce que nos salles de spectacle ne se portent pas à les faire tous. On n’est pas, par exemple, un club où les gens dansent. On n’est pas trop dans la scène métal et punk aussi. Ce n’est pas par dédain, mais c’est vraiment parce que les salles ne s’y prêtent pas. Comme il y a une grande quantité d’artistes et d’albums publiés, ils ont le besoin de jouer et de tourner, donc on est présent. 

On a d’ailleurs une nouvelle vision artistique, une nouvelle façon d’administrer aussi nos finances, ce qui fait que nous avons trouvé des moyens de balancer nos revenus et dépenses d’une meilleure façon. Une bonne partie de la programmation que l’on fait sont des artistes émergents, puis on sait qu’il faut les encourager. On ne cherche pas à en faire un profit, mais on cherche vraiment à les développer, travailler avec eux. On est prêt à investir dans leurs projets, leur carrière en assumant les pertes financières qu’il peut y avoir derrière.

Tout le monde parle de crise de l’industrie musicale et des arts en général, quel est votre avis sur la question?

Je pense que la crise vient évidemment du changement dans la façon de consommer la musique. La crise n’est pas dans le monde du spectacle, la crise est dans le monde du disque. La perte des revenus liés à la vente d’albums change les moyens financiers des compagnies de disques. 

En fait, il y a plusieurs facteurs. D’un côté, il y a un changement technologique parce que les artistes ont une plus grande facilité maintenant à produire des albums, à les enregistrer en très bonne qualité à la maison, dans ta cuisine sur le Plateau avec un ordinateur. C’est beaucoup plus accessible. 

Donc cette accessibilité a amené plus de gens plus rapidement à produire de la musique et à la diffuser. Les moyens de diffusion sont aussi plus grands, c’est plus facile maintenant à l’artiste de s’autoproduire, donc de se faire écouter un peu partout par n’importe qui dans le monde sans passer par l’intermédiaire d’une compagnie de disques, d’un distributeur, puis d’un magasin. 

Les compagnies de disques ont par conséquence moins de revenus et ont perdu beaucoup de terrain. Maintenant, de petits labels se créent pour soutenir le projet d’un ou de plusieurs artistes. Donc il y a vraiment une plus grande démocratisation de la production musicale, un peu tout le monde est sur le même pied d’égalité.

Les revenus aujourd’hui passent par les spectacles. Et la qualité des spectacles est grande. Le programme est là, le talent est là, il y a de bonnes équipes techniques, les musiciens sont préparés et polyvalents. Techniquement les gens sont très avancés. Les jeunes musiciens connaissent beaucoup de techniques, de gadgets qui fait qu’ils ont un son élaboré qu’on voyait moins avant. Donc on a vraiment des trucs qui sonnent vraiment bien, malgré le jeune âge ou le manque d’expérience de ces artistes. 

Les choses vont se balancer je pense. Les nouveaux labels, les compagnies de management vont prendre de l’expérience. Il y en a qui probablement vont tomber et passer à autre chose, mais d’autres risquent de croître et s’habituer à cette nouvelle économie du spectacle, à prendre de l’expérience. Les revenus tendent aussi à s’ajuster tranquillement. Le streaming commence à rapporter un peu plus et les gens vont s’habituer. On va trouver des solutions. Evidemment, ça passe aussi par certaines lois: il y a des changements législatifs qui doivent être faits. Je vis quand même d’optimisme par rapport à cette situation.

Qu’est-ce que vous cherchez aux Rendez-vous Pros des Francos?

On passe beaucoup de temps à envoyer des courriels, à se parler au téléphone. Je suis à Ottawa et beaucoup de mes contacts au niveau de l’industrie musicale à Montréal. J’aime beaucoup le côté personnel des contacts. En jasant avec les gens ça permet de créer des liens, des projets communs, de prendre le pouls de ce qui se passe et de découvrir aussi les artistes aux Francofolies. Les rencontres humaines sont toujours agréables! 

NDLR: Les propos de cette entrevue ont été condensés.