Deux centres d'artistes - CLARK à Montréal et l'Oeil de Poisson à Québec - ont décidé de créer des ponts entre leurs deux villes respectives avec ce qu'ils connaissent le mieux: l'art contemporain. Gros plan sur Truck Stop, un parcours de 15 oeuvres sur le canevas inusité de l'autoroute 20, dont la mise en place a pris des airs d'épopée.

L'idée, qui a été étoffée depuis ses premiers balbutiements en 2012, est simple mais géniale: rendre le trajet entre Montréal et Québec sur l'autoroute 20 moins monotone, tout en mettant des oeuvres d'art contemporain sur le chemin de ceux qui n'iront pas nécessairement vers elles.

«On voulait vraiment aller rejoindre un public qu'on n'est pas habitué d'aller rejoindre, confirme Roxanne Arsenault, coordonnatrice à la programmation du Centre CLARK. Pour s'aider dans sa mission, l'équipe de Truck Stop a fait appel au populaire Mc Gilles afin d'être porte-parole du projet. «On cherchait un porte-parole qui allait vraiment parler à un public très large, parce qu'on parle déjà très bien à nos publics d'initiés. C'est Monsieur et Madame Tout le monde, c'est les touristes, c'est toute une autre gamme de publics potentiels qu'on voulait aller chercher de toute les manières possibles.»

Parmi ces nouveaux publics se trouvent les plus fidèles arpenteurs de la 20: les camionneurs. «Quelle va être leur réaction, leur relation avec l'oeuvre qui va être là pour deux mois? se questionne Mme Arsenault. C'est tout à voir. Ça risque de donner des bonnes conversations.»

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Pour faire parler du projet, l'équipe de Truck Stop a aussi créé puis imprimé pas moins de 80 000 (!) napperons, qui orneront les tables des cantines indépendantes aux abords de la 20 jusqu'au 19 août et les bureaux d'informations touristiques, en version pliée. Le visuel du napperon s'inspire du classique jeu de cartes Mille Bornes. «L'idée, c'était que [l'information] se dissémine un peu partout», explique Manon Tourigny, coordonnatrice à l'administration au Centre Clark.

«C'est tout un travail d'initiation à l'art aussi qui se fait, pas juste chez les gens qui vont rencontrer les oeuvres, mais chez les gens chez qui les oeuvres sont installées», poursuit Roxanne Arsenault, des gens qui ne connaissent pas nécessairement les codes régissant le monde parfois hermétique de l'art contemporain.

Si on parlait quelques paragraphes plus haut que Truck Stop partait d'une idée simple, sa réalisation a été parsemée de complications. Parmi les obstacles de taille, la bureaucratie du ministère des Transports du Québec, qui gère les haltes routières accueillant une grande partie des oeuvres. «Il fallait avoir des permis pour installer les oeuvres, et ça, [les employés du ministère] n'avaient jamais fait ça avant», explique Manon Tourigny. Une fois un dossier technique détaillé envoyé pour chacune des oeuvres, il ne restait plus qu'à attendre... presqu'un an, avant d'obtenir le permis d'occupation requis.

Parallèlement à ces démarches, un appel à projets a été lancé en juin 2015. Un souci de choisir des pratiques variées, provenant d'artistes vivant autant à Québec qu'à Montréal (certains ont déménagé depuis, ce qui change l'équilibre initial), a guidé la sélection, réalisée par un comité conjoint formé par Centre CLARK et l'OEil de Poisson.

Si le déploiement du projet était initialement prévu pour l'été 2016, l'équipe a décidé de le repousser à l'été suivant, faute de temps. «On avait peut-être sous-estimé le niveau de complexité que ça demandait pour faire un projet du genre», admet Roxanne Arsenault.

Pour choisir les lieux accueillant les oeuvres, la coordonnatrice de Truck Stop Caroline Boucher-Boudreau a sillonné l'autoroute 20 en de nombreuses occasions. «Physiquement, mais virtuellement aussi, précise Mme Arsenault, c'est-à-dire qu'elle se promenait sur Google Maps, et faisait plein de captures d'écran de plein de lieux potentiels.»

Une fois ceux-ci trouvés, Mme Boucher-Boudreault n'était pas au bout de ses peines: il restait à mettre la main sur les propriétaires des différents lieux (parfois gouvernementaux, parfois privés), les contacter, leur expliquer le projet en espérant les convaincre, puis faire des propositions aux artistes en fonction des lieux et voir ce qui les inspiraient. Ni simple ni court, donc.

Mais les membres de l'équipe de Truck Stop, emballés par le projet qui se déploiera dans les huit prochaines semaines, s'entendent pour dire que le labeur en valait la chandelle.

Plusieurs des projets présentés utilisent le panneau comme support, alors que d'autres se servent de matériaux plus inusités: un silo à grain comme surface de projection (Organ Mood, au kilomètre 206), un mur de grange (Patrick Bérubé, kilomètre 271), le toit d'un relai routier pour gros camions (Rosalie D. Gagné, kilomètre 152) ou encore un support dématérialisé comme le podcast (Ariane Plante, ci-dessous) ou la vidéo (Steven Girard). «C'était important d'être audacieux, même dans les formes d'art qu'on allait présenter, ajoute Roxanne Arsenault. Ceci dit, on a vraiment travaillé avec les propositions qui nous ont été présentées.»

Le coup d'envoi

Pour embrasser entièrement la thématique de Truck Stop, l'envol du projet a pris place samedi dernier au Relais Routier Petit, à Sainte-Hélène de Bagot, où le bâtiment sera surplombé pour les deux prochains mois de l'oeuvre ExCroissance de Rosalie D. Gagné, structure gonflable gigantesque donnant l'impression qu'un organisme vivant a pris possession du truck stop.

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Deux autobus scolaires s'y sont donné rendez-vous, l'un en partance de Québec, l'autre de Montréal, question de visiter les oeuvres installées en chemin, puis d'assister à la présentation officielle du projet et en donner le coup d'envoi officiel. Bonne humeur, bières, poutines et serveuses (ne sachant plus où donner de la tête en raison de cette affluence beaucoup plus intense qu'à l'habitude) étaient au rendez-vous. Voici d'ailleurs les photos de l'événement:

À surveiller d'ici au 19 août

D’ici à la fin du projet, en plus d’arpenter l’autoroute 20 de jour comme de soir pour profiter des oeuvres qui y sont installées, il est recommandé de profiter des événements spéciaux s'inscrivant dans la programmation de Truck Stop. Parmi eux, notons l’Orchestre d’hommes-orchestre, qui sera en résidence du 28 juillet au 1er août au Complexe hôtelier 4 saisons, et Alain-Martin Richard qui sera à la Halte routière Villeroy les 27 et 30 juin en après-midi, se photographiant avec les passants pour créer une oeuvre qui sera complétée d'ici le 4 juillet.

Des performances seront mises à jour sur le site officiel de Truck Stop, présentant par ailleurs très bien chacune des oeuvres présentées. Dans À qui de droit, Steven Girard se livre à une performance vidéo par semaine (la première ci-dessous), alors qu'avec The Wanderer, Douglas Scholes marchera de Montréal à Québec pendant les vacances de la construction; son périple sera documenté sur le site.

C'est à son apogée que se conclura le projet le 19 août à l'ancien ciné-parc de Drummondville. Nelly-Ève Rajotte, artiste originaire de la région, y projettera une oeuvre vidéo intitulée Blanc. «De déplacer des camions [puisque le ciné-parc est désormais fermé] pour projeter un film d'artiste qui va durer 10 minutes en boucle, ça a pas de bon sens, mais c'est super de pouvoir faire des affaires comme ça», s'enthousiasme Roxanne Arsenault. «C'est hyper excitant de pouvoir donner la possibilité à des artistes d'explorer des affaires qu'[ils ne] feraient jamais.»

Pour pimenter votre été, on vous suggère donc, sans ironie aucune, d'arpenter l'autoroute 20 le plus souvent possible d'ici au 19 août.

Truck Stop

entre les kilomètres 117 et 280 de l'autoroute 20

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