Parmi la relève agricole qui foisonne malgré les nombreux défis que les lois et le marché québécois lui réserve, nous avons rencontré la viticultrice et entrepreneure en série Caroline Fontaine, de Vignes chez soi, pour découvrir sa réalité.

«J'ai toujours eu la fibre entrepreneuriale, mais je ne savais pas trop en quoi me lancer», résume l'agricultrice. Après des études en soins infirmiers et beaucoup de temps passé à travailler sur les terres et dans les serres de son oncle qui y cultive le raisin, elle a une illumination: elle se consacrera au raisin de table, très méconnu au Québec. Son oncle la met toutefois en garde: «Le défi du raisin de table, c'est de créer le marché, parce qu'il n'y en a pas de marché pour l'instant», lui dit-il. «Moi j'ai vu une opportunité dans le fond, parce que j'avais pas vraiment de concurrence à ce moment-là.»

C'était en 2010. Caroline Fontaine fonde Vignes chez soi, une entreprise qui produit des vignes de raisins de table et qui les vend aux vignobles ou aux particuliers. Trois ans après être mis en terre, les vignes produisent leurs premiers fruits, «des raisins qui sont super sucrés, le rouge et le bleu sont sans pépins, donc intéressants pour tout le monde».

«Je me suis lancée deux semaines après avoir accouché [de son deuxième enfant]: j'ai bâti ma première serre. J'allaitais en même temps que je bâtissais ma serre. C'était tout un défi!» Une nouvelle serre a maintenant vu le jour, cinq fois plus grande que la première, signe de la progression qu'a connu son entreprise en sept ans.

Caroline Fontaine parmi ses vignes.

Caroline Fontaine parmi ses vignes.

En parallèle, en partie parce que les occasions se sont présentées, en partie parce que la fibre entrepreneuriale dont est tissée Caroline Fontaine ne se repose jamais bien longtemps, elle a également fondé Vinéaculture, une firme qui fait l'implantation de vignobles et leur entretien, grâce à une équipe volante qui sillonne la province. Cette deuxième entreprise permet de mettre à profit l'expérience que la viticultrice a acquise dans les sept dernières années. Elle est le résultat d'«une demande dans le domaine de la viticulture, parce que c'est pas très connu encore au Québec. On s'entend: on est à nos premiers balbutiements».

Elle a également racheté une entreprise se concentrant sur le piment d'espelette, culture qui complète à merveille les raisins. «C'était pour potentialiser l'espace de la serre, indique Mme Fontaine. Quand les vignes sortent, les piments entrent dans la serre: c'était pour avoir un roulement, puis tant qu'à avoir la serre, l'équipement, c'était pas vraiment plus compliqué de le faire.»

Caroline Fontaine a récemment joint le conseil d'administration de l'Union des producteurs agricoles (UPA) de la Montérégie, où elle représente la relève. Pour l'agricultrice, la relève se divise en deux catégories distinctes: ceux qui prennent le flambeau de l'entreprise familiale, «qui reprennent les grosses terres qui valent des millions», dont elle est moins familière avec la réalité, et ceux qui ne «sont pas issus de familles agricoles», qui s'investissent dans les produits d'émergence et qui apprennent sur le tas. «Il faut se diversifier et laisser une chance à ces personnes-là. Comme le houblon, ça commence! On a les capacités d'en produire et d'être autosuffisants à ce niveau-là. Donc je pense que c'est hyper important d'investir en nous aussi.»

Lorsqu'il est question de son entreprise, qui s'étend sur des terres louées, elle tombe entre les mailles du filet de protection qu'offre l'UPA aux agriculteurs, notamment avec le retour de la taxe foncière pour les propriétaires ou d'autres programmes où elle n'est pas admissible: «L'UPA, sans dire de choses négatives, ne m'apporte rien personnellement et rien à mon entreprise, a-t-elle constaté. J'ai voulu m'impliquer parce que j'étais tannée de payer pour rien.» Loin d'être défaitiste, et sachant ne pas être la seule dans sa situation de «startup agricole» à échelle humaine, sans grosse machinerie, Caroline Fontaine espère que sa présence au sein du CA contribue à faire bouger les choses. «Je vais essayer de voir ce qu'on peut faire de l'interne, pour au moins nous donner une protection, pour qu'au moins ça vaille la peine!»

Pour arriver là où elle est maintenant, Caroline Fontaine travaille sans relâche. Si elle réussit à se limiter aux 40h de travail par semaine en janvier et février, le compteur grimpe facilement à 80h/semaine les autres mois, un rythme qu'elle espère diminuer avec les années. «Je partage beaucoup avec des gens, j'engage beaucoup parce que j'y arrive pas. Mais pour pallier à ce que j'engage, je travaille encore beaucoup, pour former, superviser, être un peu partout en même temps. Mais c'est la dernière année que je suis capable, je pense, émotivement et physiquement de travailler autant.»

On peut dire que tous ses efforts ont porté fruit, au propre comme au figuré: ses entreprises, qui comptent 9 employés au plus fort de la saison, fleurissent; la culture du raisin de table jouit d'une popularité croissante; une demande grandit pour de nouveaux cépages, moins rustiques et demandant plus de soins (elle en a d'ailleurs ajouté cette année à son catalogue treize nouveaux cépages, dont un type de vigne produisant du raisin vert sans pépins); et c'est sans compter l'enthousiasme pour la viticulture qui atteint même Montréal, où certains de ses plants ont trouvé maison sur des balcons.

La prochaine étape pour Mme Fontaine est de mettre sur pied une association de raisins de table du Québec. «Les premiers vignobles de raisins de table principalement ont été créés à grande échelle, donc c'est pour donner de la crédibilité au produit et pour se rassembler.» À suivre (de près) et à goûter (au plus vite).