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Ai-je du sang de dictateur? - Baron Mag
Didier Lucien explore les différentes facettes de son identité dans une nouvelle pièce présentée jusqu'au 11 février à l'Espace libre. Entrevue avec l'auteur, acteur et co-metteur en scène.

«Tout le monde me pose un tag: une journée on me dit que je suis Québécois, l'autre journée on me dit que je suis Haïtien, expose Didier Lucien, comédien ayant marqué une génération avec son rôle de Bob Dieudonné-Marcelin dans Dans une galaxie près de chez vous, né en Haïti et arrivé au Québec à l'âge de 3 ans. C'est le fun que les autres disent des affaires, mais cette fois-là j'avais envie de moi définir c'était quoi ça, et de le définir pour moi

Et c'est précisément ce qu'il fait dans ce solo ambitieux, qui se penche à la fois sur la question d'identité, particulièrement sensible et ambigüe ces dernières années dans le Québec qui l'a vu évoluer, sur l'histoire d'Haïti et du régime de terreur des Duvalier, dont le personnage de Didier Lucien sert de liant à travers tout ces thèmes.

«Je suis né en Haïti, mes parents sont Haïtiens, mais qu'est-ce que ça veut dire, ça? Même si on dit que t'es un nouvel arrivant, ça fait 49 ans que je suis ici. Je ne suis pas un nouvel arrivant, je suis un vieux rendu! Cette affaire-là, je ne l'ai pas entendue encore au théâtre, alors c'est pour ça que je trouvais ça important de mettre cette pièce-là sur la sellette, parce que cette parole-là, je ne l'ai pas entendue. Je voulais faire quelque chose de nécessaire, et pour moi ça l'est

La pièce tire son titre d'un doute qui a suivi M. Lucien tout au long de ses recherches. «Quand je faisais mon arbre généalogique, je me suis demandé si j'avais un lien avec la famille Duvalier. Tout le monde ici a des ancêtres coloniaux, alors il y a peut-être des gens là-dedans, dans ta famille, qui ont été des tortionnaires.»

Dans la peau d'un oppresseur

Ayant gradué de l'École nationale de théâtre en 1994, l'acteur avait «toujours voulu jouer un dictateur, parce que les narcissiques de même sont super intéressants.» Il réalise donc son rêve en incarnant François Duvalier, surnommé Papa Doc, qui a régné sur Haïti de 1957 à 1964 comme président, d'abord, puis comme président à vie de 1964 à sa mort en 1971. Lui a ensuite succédé son fils, Jean-Claude Duvalier, ou Baby Doc, jusqu'en 1986. Et alors que la pièce prend d'assaut la scène au même moment où Donald Trump prend les rênes des États-Unis, le texte prend une résonnance d'autant plus forte et pousse à réfléchir.

Ce spectacle, «c'est quand même la raison pour laquelle je suis au Québec: ce dictateur-là, il a vidé le pays.» C'est donc avec sensibilité et beaucoup d'égards, notamment par ses recherches exhaustives, qu'il aborde le rôle. «Je ne peux pas arriver et faire ça comme si de rien n'était. Il fallait quand même que je sois respectueux pour les gens qui ont vécu ce genre de trucs-là, ou qui étaient carrément là-bas. C'est sûr qu'il y a un défi là-dedans.»

Duvalier s'exprimait d'une manière inimitable. Lors de ses recherches, Didier Lucien tombe sur des anciens discours du dictateur, d'«un langage shakespearien», et décide de les utiliser tels quel. «Son langage, je n'aurais pas pu l'inventer. Il fait des phrases interminables!, résume-t-il en riant. Il a un lexique très large, il avait sûrement une éducation classique, parce que juste en parlant comme ça il utilise énormément de mots différents, variés, très recherchés, très sophistiqués aussi, ce qui est très difficile à écrire.»

Dans sa construction, la pièce a amené son lot de questionnements. Comment raconter l'histoire d'un pays, et son histoire personnelle, en une seule pièce? «Comment rendre ça dramatiquement intéressant sur une scène? C'est cette partie-là que je trouvais vraiment intéressante aussi, d'avoir ce défi-là: comment raconter l'histoire d'un pays en vingt minutes sans que ce soit trop didactique même si ça l'est.»

Pour y arriver, la pièce est donc divisée en trois parties principales: une partie semi-documentaire, où Didier Lucien raconte l'histoire de la Perle des Antilles, une partie «où le public est pris en otage par ce dictateur-là et devient le peuple haïtien», puis une dernière partie où le personnage de Didier se retrouve en Haïti, suite au tremblement de terre, et aura une conversation avec un personnage pris sous la terre.

Didier Lucien et son co-metteur en scène Guillaume Chouinard. Crédit photo: Jacinthe Perrault

Didier Lucien et son co-metteur en scène Guillaume Chouinard. Crédit photo: Jacinthe Perrault

Et parce qu'à la lumière des événements récents, autant au sud de la frontière qu'au Québec, les questions d'identité, de démocratie et d'ouverture à l'autre sont plus brûlantes que jamais, la pièce sert de véhicule pour pousser plus loin tous ces questionnements. «C'est ça le but de la pièce, confirme l'auteur et interprète. Je pense que j'aimerais que le spectateur se pose un paquet de questions sur comment il se positionne par rapport à... tout dans la vie! Comment tu te positionnes par rapport à qui tu penses que tu es, qui tu voudrais être, et comment t'es perçu.»

Ai-je du sang de dictateur?

À l'Espace Libre jusqu'au 11 février

Production: Didier Lucien, parrainé par le Nouveau Théâtre Expérimental

Texte et interprétation: Didier Lucien

Mise en scène: Guillaume Chouinard et Didier Lucien

Conception: Louis Bond, J. Christian Gagnon, Thomas Godefroid, Pierre Laniel, Alain Lucien, Jacinthe Perrault, Éric Trottier et Jasmine Wannaz.

Présenté dans le cadre du Mois de l'histoire des noirs