Nufonia Must Fall de Kid Koala: équilibrisme créatif - Baron Mag
« Je pense que Montréal va mieux comprendre l'essence même du spectacle que n'importe quelle autre ville », déclare Kid Koala à propos de Nufonia Must Fall Live, basé sur le roman graphique qu'il a créé dans la ville.

Artiste au parcours éclectique dont le seul fil conducteur est un amour indéfectible pour la musique et les tables tournantes, Kid Koala présente à partir de ce soir à la Place des Arts un spectacle à grand déploiement qui met en scène son premier roman graphique, Nufonia Must Fall, paru en 2003. Et même si écrire un texte qui saisit bien une création du DJ montréalais s'avère tout un défi, essayons quand même.

Le spectacle Nufonia échappe à tout effort de catégorisation. Le produit final se place à la croisée des chemins entre le film (tourné et monté en temps réel) et le making of (puisque les spectateurs voient sur scène tout le processus filmique), entre le spectacle de marionnettes (avec trois marionnettistes chevronnés à l'oeuvre) et le concert musical, avec un orchestre (le Afiara Quartet, un ensemble à cordes bien connu dans son créneau) et des tables tournantes (avec ledit Kid Koala, né Eric San, qui opère également les claviers et les effets sonores).

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« C'est probablement le seul projet où ces équipes peuvent se rejoindre », s'émerveille San. L'équipe de 15 personnes comprend également le directeur artistique émérite K.K. Barrett, reconnu pour son travail sur les films Being John Malkovich, Lost in Translation et Her, notamment. « Chaque personne sur le projet est un artiste, et chacun amène sa couleur. »

« La réponse a été excellente jusqu'à maintenant, résume le DJ. Plusieurs personnes se présentent au concert en ne sachant pas exactement dans quoi ils s'embarquent, mais je pense qu'à la fin de la soirée, c'est pratiquement unanime: le sentiment partagé avec le public est tout simplement incroyable. C'est sûrement pour ça que les gens continuent à nous appeler pour le faire. »

Parce que si la première de Nufonia Must Fall Live a été présentée à Toronto en juin 2014, l'équipe s'est arrêtée depuis à Hambourg en Allemagne, à Londres ainsi qu'à plusieurs escales aux États-Unis, et reprendra après Montréal la route vers la Chine, le Chili, les Émirats arabes unis et plusieurs villes américaines au courant des deux prochaines années.

Pour chaque ville visitée, le spectacle incorpore des références locales pour mieux toucher les spectateurs. « Le spectacle évolue à chaque représentation. On ajoute des choses, on change des scènes, commente le marionnettiste Patrick Martel, qui a conçu pour le spectacle de Montréal deux marionnettes supplémentaires pour la scène de l'aéroport, requérant beaucoup de figurants. Ça fait partie de l'évolution naturelle du spectacle. Et on peut dire que chaque ville qui l'a vu a eu une petite nouveauté, dont les gags qu'on fait, parce qu'on aime bien faire des références pour faire rire les gens. » Attendez-vous donc à reconnaître le parc Lafontaine et le bistro L'Anecdote de la rue Rachel.

Le marionnettiste Patrick Martel

Le marionnettiste Patrick Martel

Il s'agit d'ailleurs d'un constat partagé par l'équipe: chaque ville et chaque public possède un sens de l'humour qui lui est propre. Londres a adoré les moments de malaise entre les deux amoureux, alors que Los Angeles a ri dans des moments totalement différents. « C'est un spectacle très interactif, résume Kid Koala. On aime les foules qui s'expriment. Mais on peut aussi entendre lorsque les gens sont captivés, ou qu'ils sont en haleine: [...] on peut entendre l'air être aspiré de la pièce. C'est une sensation magnifique, vraiment spéciale. »

Autre aspect qui fait sentir le public privilégié dans tous les projets du musicien montréalais, et dans celui-ci en particulier: l'accès aux rouages du spectacle. Si lorsqu'il est DJ, une caméra est placée au-dessus de ses tables tournantes pour permettre à la foule de suivre le mouvement de ses mains sur un écran, le présent spectacle offre littéralement un coup d'oeil aux coulisses du film qui se déroule devant ses yeux. « Je crois que ça permet un différent niveau d'engagement et que le cerveau peut le gérer la plupart du temps. », dit Kid Koala. « Mais ce que j'apprécie le plus à propos de Nufonia, c'est que c'est à la fois très high tech et low tech. Il y a tellement d'affaires, comme par exemple, tu te dis: « oh, c'est tellement beau, il neige! », et puis tu vois que c'est Olivier [Gaudet-Savard, le directeur technique] qui remue des flocons de pomme de terre! Mais à l'écran, le résultat est magnifique. Ça donne un autre degré d'appréciation. »

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« L'histoire est inspirée par une peine d'amour [qui m'est arrivée] au collège », raconte-t-il. Maintenant marié et père de deux filles, ce moment de sa vie est maintenant loin derrière, même s'il peut le revisiter pour les besoins de l'histoire. « L'amour peut prendre plusieurs formes. » 

En plus de disséquer le roman graphique pour le transposer en un concert d'une heure quinze, le directeur artistique K.K. Barrett a transmis à l'équipe son souci d'apporter un climax émotionnel à chacune des scènes. « K.K. est très strict à propos de l'émotion. Si tu ne peux pas atteindre l'émotion dans la scène, dire où l'émotion devrait être à son plus haut, alors il ne veut pas de cette scène, explique Kid Koala. Le plus important, c'est le parcours émotif que l'on fait vivre au public. »

« On est douze sur la scène, et pour que le fameux peak d'émotion marche, on travaille tous pour se rendre au peak en même temps, précise Patrick Martel. Ça [ne] peut pas se placer, parce que c'est du spectacle vivant. Ça se sent. » Ainsi, toute l'équipe oscille au même rythme sur le fil ténu de l'équilibre. « Y a pas quelqu'un qui suit quelqu'un. Tout le monde essaie de se suivre. »

Entre la solitude du processus d'écriture du livre il y a 13 ans et celui de Nufonia Must Fall Live, Kid Koala a trouvé une famille. « J'ai dessiné ce livre sur 350 pages et j'ai probablement passé huit mois à dessiner sans parler à personne. Donc ce procédé est complètement différent: nous sommes 15 toujours ensemble à parler et à travailler, c'est magnifique. » s'enthousiasme le principal intéressé. Ça s'est développé bien au-delà de ce que le livre pouvait laisser présager. »

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C'est au lancement du livre du Nufonia Must Fall en 2003 que Kid Koala a découvert les possibilités du travail de DJ hors des pistes de danse, avec une soirée tranquille éclairée aux chandelles. « Parce que le set up était différent, j'ai pu modifier le tempo du spectacle et j'ai réalisé qu'il y avait des possibilités incroyables de créer des expériences différentes liées à la musique. » Depuis, le DJ n'a pas lésiné sur l'exploration de ces dites possibilités, comme en témoigne le mini-festival Nufonia Countdown qui a eu lieu ce mois-ci, où il a transposé son univers dans un parc pour un party de danse robotique (avec costumes de carton fabriqués sur place par les participants), aux restaurants Aux Vivres et Le Bremner, en plus de faire une autre édition de ses soirées Music to Draw to. « C'est [ce lancement en 2003] qui a démarré la machine. Et Nufonia [Must Fall Live] est en quelque sorte le plus haut niveau d'évolution de ce processus! » Une merveilleuse occasion de venir constater un cycle se boucler.

Nufonia Must Fall Live

à la Place des Arts

du 2 au 5 septembre (billets encore disponible pour le samedi, le dimanche et le lundi)

par Kid Koala

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Crédit photos: Maryse Boyce