L'art et le design culinaire selon Marlène Huet

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Parisienne passionnée de design et de gastronomie, Marlène Huet s'est surtout fait remarquer grâce à « Spoon », une gamme de couverts gastronomiques texturés, conçus en partenariat avec Bruno Moretti et le chef Guy Savoy. Baron, intrigué par le projet, est allé discuter passion et processus créatif avec la designer.

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Baron : Quel a été le déclic qui a lancé ta passion pour l’art et le design ?
Marlène Huet : Je suis dans le monde des arts appliqués depuis mon adolescence. Très jeune, j’étais attirée par l’art et le design, car ils allient des caractères qui me sont familiers : savoir-faire, réflexion, création, façonnage, inventivité, technicité, liberté. Ces caractères, je les ai retrouvés très tôt en m’exerçant à la cuisine et plus particulièrement à la pâtisserie. L’art et le design sont donc entrés dans ma vie avec évidence.

B. : « Spoon » a fait réagir considérablement le public. Quelle démarche créative t’a menée à un tel résultat ?
M. H. : Ce projet est né d’une volonté de questionner le pouvoir mémoriel, le geste et notre lien à la nourriture, de repenser le rituel culinaire. Il fait partie d’un projet global nommé L’expérience de la table, sélectionné parmi les Talents de demain, galerie VIA, Paris, 2012.

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La cuisine est un lieu d’échange et de partage nourri par le plaisir des aliments. L’essentiel réside dans ces petits riens qui font la différence. Les papotages pendant que l’on épluche les légumes, la cuillère en bois qui capture tous les ragoûts mijotés. L’amour et l’amitié qui assaisonnent la soupe au potiron. Ils sont autant d’ingrédients qui font la réussite d’un plat. La cuisine, c’est le souffle de vie d’une maison. C’est un monde où l’illusion devient réelle, ou l’impossible se concrétise. Un monde où toutes les gourmandises et les fantaisies sont autorisées.

Parler de nourriture permet d’initier le partage d’expériences. Les rituels de consommation et les jeux de bouche se transmettent et se réinventent. Le souvenir culinaire devient une chorégraphie mentale et sensorielle, suscitant de nouvelles gestuelles et rituels enchanteurs. Reconnu pour avoir un œil sensible, le designer est souvent perçu comme un prestidigitateur. Le design captive, interroge et surprend. C’est autour de l’expérience de la table que tout se pose. Le designer entre en jeu. La cuisine et la façon de se nourrir sont aujourd’hui devenus des instants. Parler de nourriture permet le partage d’expériences. La nourriture est un langage. La première étape a été d’analyser la complexité de la langue. Le goût est une alchimie de la valeur et de la saveur, une image condensée d’un sujet et d’un objet de la représentation alimentaire. Avec le temps, les papilles gustatives se détériorent et les saveurs en bouche tendent vers une simplicité régressive.

C’est ainsi que « Spoon » questionne le ressouvenir culinaire et la poétique du commencement. Comment suggérer dans la gestuelle, le rituel du plaisir dans la gourmandise, la sensualité et la préciosité ? De quelles manières les liens entre l’homme et l’aliment peuvent-ils réveiller des souvenirs, provoquer de nouvelles sensations, susciter les échanges et aiguiser nos papilles, nous plonger dans une nouvelle expérience de la table. Le souvenir culinaire devient une chorégraphie mentale et sensorielle, suscitant de nouvelles gestuelles et rituels enchanteurs. Le geste est celui de l’ouverture : ce n’est pas la fourchette qui pique mais la poétique du commencement.

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La deuxième étape a été d’expérimenter la matière céramique et faïence à partir des papilles caliciformes et fongiformes présentes sur la langue. Il s’agissait d’une projection tactile et sensorielle. Ces expérimentations m’ont permis de constituer un catalogue de formes et de sensations selon les goûts, afin d’évoquer la notion de « contrée ».

La troisième étape a été d’imaginer cette gamme de couverts aux lignes généreuses et sensuelles autour de l’expérience du goût. Chaque pièce est composée d’une surface plane laissant se dessiner un paysage vallonné et texturé là où la cuillère vient se lover à notre bouche.

B. : Un autre projet que tu as présenté est une série de photos réalisée de mèche avec le chef David Aucoin : Reminiscent power of food / L’Huître sur le Zinc. Comment cette collaboration a t-elle pris forme et quel en était l’objectif ?

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M. H. : Le chef David Aucoin est un ami. Au fil de nos discussions, nous avions envie de collaborer ensemble autour du sujet du ressouvenir culinaire. Nous avons travaillé en duo sur l’élaboration des recettes, sur l’architecture du goût et l’esthétique mémorielle. Nous parlions de souvenirs d’enfance, d’odeurs du jardin, du gâteau maison du dimanche. Puis, le moment est venu de photographier tous ces plats merveilleux. Parler en 2D en cuisine n’est pas évident. Le but était de se confronter à cette problématique de comment ressentir cette réminiscence culinaire sans le goût et l’odeur, mais simplement par l’image et l’ambiance que dégage la photographie.

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B. : Quel est le meilleur conseil qu’on t’ait donné en design ?
M. H. : Je ne sais pas si l’on peut appeler cela un conseil, mais, à l’époque de ma maîtrise en design, le designer François Bauchet m’avait avoué qu’un designer qui cuisine serait un designer accompli. Cuisiner et parler de cuisine permettent d’initier le partage d’expériences, de développer ses sens, d’aiguiser ses techniques et de placer l’homme au cœur des préoccupations. Tout le sens du goût se construit à travers l’expérience intérieure.

B : En retour, quel conseil donnerais-tu à quelqu’un en design ?
M. H. : Que faire du design c’est une façon de discuter de la vie, de la socialité, de la politique, de la nourriture et même du design. Que le design, c’est aussi de transmettre un art de vivre imaginatif et chaleureux, tout en respectant une éthique respectueuse et vertueuse de la nature.

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