Berlin : Silicon Valley

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Autant le mur de Berlin a caractérisé la capitale allemande lors de la guerre froide, autant il brille aujourd’hui par son absence. La chute du mur a transformé le paysage politique, culturel, architectural et économique de la capitale allemande. Par exemple, l’espace laissé vacant a permis la construction de la nouvelle gare centrale, la plus grande d’Europe, basée sur le concept d’une circulation traversant la gare plutôt que sur le modèle « terminus », où les trains arrêtent pour ensuite faire marche arrière et reprendre les rails. Une prouesse difficilement réalisable sans les terrains devenus vacants grâce à la chute du mur.

En bordure, un quartier autrefois situé du côté est du mur : Mitte. Ce quartier est aujourd’hui l’épicentre des « start-ups »; de petites entreprises de créateurs du domaine des technologies, du logiciel et du web. En effet, Berlin se classe désormais seizième pour sa compétitivité et troisième en matière d’innovation, selon le dernier rapport du Forum économique mondial. Tout un contraste pour ce quartier qui fut longtemps communiste. Berlin – et tout particulièrement le quartier Mitte – s’impose comme le carrefour créatif des talents allemands, mais aussi d’autres créateurs venus des quatre coins du globe. Ce sont ces rencontres que l’on prise en allant à Berlin. Une grande partie du quartier Mitte est aussi organisé selon le modèle du coworking, dont j’ai discuté précédemment dans Baron. Le contact entre créateurs ainsi permis offre une chance aux autodidactes qui débarquent en grand nombre de s’y faire remarquer. Parfois, ce sont carrément des espaces partagés entre « start-ups » qui voient le jour.

Le développeur d’applications Motain GmbH est un bel exemple d’entreprise ayant commencé dans l’est du pays pour ensuite migrer vers la capitale, attiré par son bassin potentiel de travailleurs étrangers qualifiés. Aujourd’hui, l’entreprise emploie 45 personnes de 15 nationalités différentes. Early Bird, fondée à Hambourg, a fait la même chose : se déplacer là où se trouvent les créateurs potentiels. L’entreprise a déménagé toutes ses installations pour consolider sa position. Simplement en déménageant sa compagnie de Boston à Berlin, Ijad Madisch, fondateur du réseau social pour scientifiques ResearchGate, a décuplé son personnel en moins de deux ans et compte maintenant plus de 2,6 millions d’abonnés. Les mélomanes et musiciens parmi vous connaissent sans doute le service SoundCloud, permettant de publier des enregistrements; un autre exemple du savoir-faire berlinois. C’est le croisement de l’art et de la technologie – propre à Berlin – qui a motivé la décision de l’entreprise de déménager de Stockholm à Berlin.

En plus d’une main-d’oeuvre issue de partout sur la planète, Berlin attire aussi des capitaux étrangers. Qu’il s’agisse de consortiums européens ou encore d’investisseurs américains, tous veulent leur part du gâteau. Toutefois, ces « start-ups » n’ont pas besoin de sommes colossales pour démarrer. Bien souvent, sur le modèle du mécénat, un chèque de 50 000 $ à 500 000 $ suffit pour partir sur des bases solides. Pour Christophe Maire, un de ces mécènes, les fonds d’investissement et les banques sont souvent frileuses à l’idée d’investir dans les entreprises « start-ups » telles qu’on les connaît. Ceci expliquant cela, les créateurs parviennent à des résultats avec souvent peu de moyens. « Les fonds d’investissement commencent à s’impliquer, mais c’est il y a cinq ans qu’ils auraient dû le faire », ajoute-t-il dans une entrevue accordée au New York Times. Cela n’a toutefois pas empêché Panasonic, au Japon, et Google, aux États-Unis, d’investir récemment dans des « start-ups » bien en vue à Berlin.

Comment expliquer une telle concentration?

La simple force du dynamisme berlinois ne s’explique pas seulement par le bouche-à-oreille. En fait, il en a toujours été ainsi, qu’il s’agisse de la Silicon Valley ou d’ailleurs. The Economist s’est penché sur la question et avance quatre raisons justifiant ce phénomène.

Premièrement, la proximité des ressources (exemple moins pertinent dans le cas des « start-ups » technologiques où tout se fait par internet). Deuxièmement, l’article met en évidence la relation bidirectionnelle qui existe entre la concentration des entreprises et la concentration de main-d’oeuvre qualifiée. Troisièmement, les entreprises s’intègrent à leur milieu en créant des liens de dépendance mutuels. Quatrièmement, l’échange d’idées existe bel et bien entre entreprises : les gens se parlent ou sont à tout le moins au courant de ce qui se passe en ville. La concentration géographique des entreprises rend aussi plus attrayante une offre d’emploi chez un concurrent, puisque ce dernier est situé à un pâté de maisons d’où vous êtes présentement et ne nécessite donc pas le sacrifice d’un déménagement dans une autre ville ou un autre pays. Ensuite, il existe d’autres facteurs marginaux, comme la proximité des consommateurs (difficile à considérer lorsque le produit est distribué mondialement et distribué sur le web) et les coûts fixes comme les loyers (qui ne peuvent qu’augmenter avec le dynamisme engendré). À l’heure actuelle, Berlin possède le double avantage de la concentration créative et de loyers à bas prix. Combien de temps cette combinaison gagnante durera-t-elle?

Silicon Valley représente la Mecque des programmeurs. Tous les gros noms y sont, nouveaux venus comme vieux lions. Encore une fois, au-delà d’une concentration de la main-d’oeuvre, les « start-ups » ont surtout besoin d’investisseurs et de conseillers stratégiques.

En définitive, le dynamisme berlinois fait maintenant de cette ville un carrefour important de l’économie allemande, qui depuis longtemps était reléguée derrière Frankfurt et Hamburg en tant que centre d’affaires. Pendant longtemps, Berlin était  perçue comme une ville peu innovatrice, qui ne faisait qu’emboîter le pas aux autres. Une tendance désormais renversée.