L'usure de compassion

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Françoise Mathieu est l’une des rares spécialistes de l’usure de compassion, un phénomène qui touche énormément d’aidants. Ancienne intervenante en crise et diplômée d’une maîtrise en « psychology counselling », elle organise des centaines de séminaires et d’ateliers depuis 2001 pour conscientiser et contrer ce phénomène par l’entremise de son entreprise, Compassion Fatigue Solutions.

Baron Magazine: Les gens entendent souvent parler de burn-out, mais très peu d’usure de compassion, ou de fatigue compassionnelle. Comment définiriez-vous ce phénomène ?
Françoise Mathieu: L’usure de compassion (ou la fatigue compassionnelle) est un épuisement émotionnel et physique graduel, qui se développe au fil des mois ou des années chez les aidants, qu’ils soient naturels ou professionnels. Avoir à répondre à des demandes qui dépassent ce qu’on est capables de fournir émotionnellement et physiquement devient éreintant au fil des mois, des années… c’est sûr qu’à un moment donné on ne peut plus fournir à la demande, et c’est évident qu’il y a un prix à payer, celui d’une certaine diminution de la compassion dans son travail.

Est ce que l’usure de compassion serait un symptôme du burn-out?

Non. Quand on parle de burn-out on réfère à beaucoup de choses en même temps. On entend souvent ça, « j’ai fait un burn-out ». Le burn-out a rapport à la qualité de notre environnement de travail, donc ça peut arriver n’importe où, à n’importe qui.

Et vous, comment en êtes-vous venue à travailler avec ces phénomènes?

J’étais une intervenante de crise, alors je travaillais dans différents contextes avec des gens en crise. Alors c’était un très haut volume de travail, avec des histoires difficiles, des longues listes d’attente, etc. Et puis j’ai vu un article sur le traumatisme vicariant [un phénomène qui est similaire à l’usure de compassion, et que certains spécialistes utilisent comme synonymes de l’usure de compassion], c’était la première fois que j’entendais le terme. J’ai trouvé ca intéressant et j’ai remarqué que j’avais certains symptômes; je me sentais notamment détachée envers mes collègues. J’aimais encore mon travail, mais j’étais brûlée, j’avais pu rien à donner en rentrant à la maison. En faisant des recherches là-dessus j’ai remarqué qu’il n’y avait pas beaucoup d’information là-dessus. J’avais le goût de développer un atelier là-dessus, un atelier auquel je voudrais moi-même aller.
Au début on ne savait pas si on allait avoir du monde, on pensait que les gens auraient honte de venir. Mais on a attiré 45 personnes et ca a fait boule de neige, les gens ont commencé à nous appeler pour faire un atelier dans leur agence…

Vous offrez des ateliers sur l’usure de compassion, vous parlez donc avec des gens qui sont aux prises avec ce problème lors de vos ateliers. Quelle partie de vos ateliers est la plus percutante ?

Dans un atelier typique, je commence par utiliser un narratif, donc beaucoup histoires, la mienne et celle des autres. Cela sert à valider les expériences et c’est énorme le narratif, je peux même pas décrire l’impact que ca a. Il y a beaucoup de gens qui ont très honte avant de venir aux ateliers. On entend souvent : « Je savais ou je sentais que quelque chose clochait chez moi, maintenant je sais que c’est normal. » Ça m’amène toujours la larme à l’œil lorsque les gens se rendent compte qu’ils sont normaux, et c’est vraiment le but de l’atelier. On ne développe pas l’usure de compassion parce qu’on fait un mauvais travail, on la développe parce qu’on se soucie des autres, parce que nous faisons bien notre travail.

Dans quel genre de milieu de travail l’usure de compassion peut-elle survenir ?

L’usure de compassion peut survenir dans diverses professions. Dans un sens ca a du bon de se désensibiliser à des histoires traumatisantes quand ca fait longtemps qu’on fait un travail ; on gère mieux son travail, mais quand on rentre chez soi, on se rend compte que ca fait tout un impact.
Ce ne sont pas seulement les gens qui sont dans le milieu de la santé qui souffrent d’usure de compassion, il y a aussi les professeurs, les journalistes, les avocats et j’en passe, qui sont touchés par ce phénomène.

Pensez-vous que ce phénomène va prendre plus d’ampleur?

L’usure de compassion est déjà une épidémie. La réalité, c’est qu’une grande partie des aidants professionnels souffrent d’usure de compassion, à différents degrés. Il y a eu une étude récente faite en Ontario, le tiers ou le quart des gens souffrent d’usure de compassion

Est-ce que la conscientisation grandit néanmoins avec le phénomène ?

La prise de conscience, du fait que ca existe, a beaucoup changé depuis 10 ans. Quand j’ai commencé il y a 10 ans, personne ne connaissait le terme. Il n’y avait presque personne qui venait à mon atelier, j’avais même besoin d’un autre emploi pour gagner ma vis, alors que maintenant je vis de ça à temps plein. C’est donc encourageant de voir la très grande prise de conscience qui s’est formée dans les derniers 5 ans. Il y a beaucoup plus de recherches, de nouvelles initiatives très encourageantes… D’un autre côté, on est au milieu d’une récession, on demande au gens d’en faire toujours plus, notamment au niveau du travail.

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Ce que je trouve très encourageant, c’est que ce sont désormais les agences qui paient pour que les gens viennent, alors qu’avant c’était les individus qui payaient. Alors maintenant nous avons des directeurs de clinique, des gestionnaires qui vont exprimer leur inquiétude pour leurs employés et qui nous demandent de faire des ateliers, parfois chaque année. Et je vois aussi beaucoup d’étudiants qui font leurs thèses sur le sujet. Dans quelques années, de nombreuses publications devraient donc sortir sur le sujet.  Après le désert, il y a eu un raz-de-marée dans les dernières 5 années, c’est extraordinaire.

Êtes-vous optimiste quand à l’avenir ?

(Hésitation) Oui. Je pense la plus jeune génération va refuser d’avoir des conditions de travail inacceptables.

Les conséquences découlant de l’usure de compassion sont variées; selon le site de la société canadienne de la sclérose latérale amyotrophique, cela peut aller de la difficulté à ressentir de l’espoir ou du bonheur jusqu’à un manque de soin envers sa propre personne :

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