Entrevue avec Denis Gagnon

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Denis Gagnon: Créateur de Mode
denisgagnon.ca

Baron: Tu es dans le domaine du design de mode… Comment en es-tu arrivé là?
Denis Gagnon: Je me suis perdu un peu, tu sais. Non, en fait, je t’avoue que je fais ça depuis longtemps. Mais le fait que j’ai bifurqué vraiment dans la mode, c’est après avoir connu un de mes amis qui faisait de la mode et qui s’appelait Yso. C’est un styliste d’ici, qui a fait de la mode dans les années 99, début 2000. Il avait un peu régénéré la mode ici, amené un nouveau souffle. J’avais vu son défilé et ça m’avait inspiré et vraiment donné le goût de faire de la mode. En fait, j’ai toujours été dans le vêtement, mais ça, ça m’a vraiment donné la piqûre. J’aimais tellement son travail que je suis allé travailler pour lui. J’ai aidé à la production de sa première collection. Je pense que j’avais aussi envie de parler de moi, de dire ce que j’aime, ce que je voulais faire, ce que je voulais exprimer.

Avant ça, qu’est ce que tu faisais?
J’ai enseigné au Maroc, pendant quatre ans, la mode, le modéliste. En fait, c’était plus les patrons, le moulage, la confection. Sinon, j’ai aussi travaillé dans le cinéma et dans le théâtre. Mais je faisais plus de la réalisation de vêtements que de la conception. C’est pour ça que j’ai été un peu « frustré ». J’avais besoin d’exprimer ce que j’avais à dire et j’ai décidé de faire des collections.

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Des collections, il faut que tu en fasses beaucoup. Il faut que tu en fasses beaucoup avant d’arriver à trouver ta direction. Ça va faire dix ans que je fais ça. J’en ai fait beaucoup de collections, beaucoup de défilés. Maintenant, je pense que ça commence à prendre une nouvelle tournure. Je prends une nouvelle direction. Y’a aussi une reconnaissance qui s’est faite avec les années. Je pense que ce sont de belles années qui s’en viennent pour moi.

Si on va plus profond que ça? Plus loin que ça. Il y a un moment où t’as eu un déclic pour la mode?
Je n’ai pas vraiment été à l’école. J’ai eu une formation au collège LaSalle. Mais je pense que ça vient de façon innée. Prend Zilon par exemple. Il faisait du dessin. Il s’est mis à griffonner pour s’exprimer dans les années 80. Au Garage, dans les toilettes. Il nous énervait parce qu’il avait fait des graffitis partout dans les toilettes. Moi, c’est un peu la même chose. J’étais jeune et je prenais les poupées Barbies à ma soeur et j’avais envie de les habiller. Un moment donné, ma mère a changé ça pour un G.I.JOE. Mais à cette époque-là, je n’aimais pas les pénis. Y’en avait pas sur les G.I.JOE., mais je n’aimais pas habiller les hommes.

En reprenant Zilon, il raconte que lorsqu’il était jeune, il avait trouvé des livres comme Jackson Pollock ou Salvator Dali et que ça l’avait inspiré… Toi, qu’est-ce qui t’a inspiré quand t’étais ado?
Oh, je ne suis pas si intellectuel que ça… En fait, je ne suis pas du tout intellectuel. Je crois que je n’ai jamais lu un livre de ma vie, alors… J’ai beaucoup de difficulté à intellectualiser mes trucs. Les gens me demandent des fois quelle est ma source d’inspiration cette saison. J’sais-tu moi? Ça vient de tout ce qu’il y a autour de moi. Y’a plein de facteurs qui me parlent. Et je suis quelqu’un qui travaille beaucoup avec la matière. J’ai toujours aussi une ligne directrice du genre: bon, cette saison, la fille doit encore être sexy, belle et séduisante, mais, toujours avec un petit « edge » qui la définit. Et c’est ce petit « edge –là » que je veux qu’on remarque dans chaque collection que je fais. Les recettes sont assez faciles.

Quand t’as commencé à aimer la mode, qu’est ce que tu regardais le plus?J’étais beaucoup influencé par l’Europe, bien sûr. Y’a beaucoup de designers que j’aimais et j’essayais de m’identifier à ces gens-là, mais c’est très dur ici. Je me suis aperçu, un moment donné, que j’habitais en Amérique et que c’était différent et donc qu’il fallait que je m’adapte. J’essaie de trouver un juste milieu entre l’Europe et l’Amérique.

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Comme dans beaucoup de choses, les québécois ou canadiens sont soit influencés par les Américains ou par les Européens. Est-ce qu’on se démarque? Est-ce qu’on peut avoir notre propre style?
Y’a beaucoup de gens qui ont du talent ici. Y’a des gens que j’aime beaucoup, mais c’est un milieu très restreint, un milieu qui n’est pas facile. Et la culture de la mode commence tout juste à se développer. Dans toute l’Amérique du Nord il n’y a pas de maison de haute couture. Tu n’as donc pas toutes ces maisons qui gardent les techniques de broderie, de dentelles. Il y a toute sorte de choses que tu ne peux pas trouver ici, mais qu’il y a en Europe. Ici, c’est l’industrie de la consommation et de la commercialisation. Tu ne peux pas entrer dans un produit trop haut de gamme.

Ça ne pourrait pas arriver?
Ça définit ce qu’on est. Nous sommes encore un pays très jeune. On a un pays avec une culture qui commence à se définir. La mode exprime ce qu’on est en ce moment.

Y’a plein de gens qui viennent voir mes défilés. Du monde qui n’a pas d’argent et d’autres qui s’intéressent juste aux produits. Je pense que ça évolue. Je devrais faire une étude là-dessus. Comment définir la clientèle et où est-ce qu’elle est rendu par rapport à son marché.

Qu’est ce que tu préfères, habiller les garçons ou les filles?
Je trouve ça l’fun les deux. Mais je ne peux pas. Tu ne peux pas faire les deux. Ben, tu peux le faire, mais je trouve que c’est trop difficile. Je pense qu’il faut que tu te spécialises sur un marché. J’ai décidé de prendre le marché de la femme. Si je confectionnais pour l’homme, ça serait pour m’habiller. Je dois être réaliste, donc je fais une mode pour la femme pour la simple et bonne raison que je peux plus m’éclater.

Elles sont plus prêtes à acheter?
Oui, mais ce n’est pas juste ça. Tu peux aller dans des excès. J’adore la paillette. Les femmes, tu peux en mettre. Il y a tellement de choses que tu peux te permettre avec la femme que tu ne peux pas te permettre avec l’homme. Il reste toujours qu’il y a une restriction avec l’homme, tu comprends?

Y’a un côté plus réservé?
Il y a un côté réservé et plus le produit est défini, plus il est donc travaillé, dans le sens que toutes les vestes d’homme ont toutes des techniques spéciales que je n’ai pas apprises. Tu dois travailler avec des spécialistes qui savent bien le faire. Moi, j’ai abdiqué. Sinon, tu peux faire des trucs un peu plus faciles, des « pulls », etc. Disons que si j’avais voulu m’habiller, j’aurais aimé ça partager entre le Gucci et Rick Owens.

OK, et si tu pouvais te permettre d’habiller l’homme, tu le ferais?
Ben oui! Je pense que tu peux te le permettre lorsque ta compagnie a gagné une certaine notoriété et que tu veux agrandir ton marché. Mais présentement, je n’ai aucune idée de ce que je pourrais sortir comme collection pour hommes. Je ne crois pas que mes premières collections seront pertinentes. Comme je disais tantôt, il faut que tu fasses plusieurs collections avant de trouver et de comprendre bien. Ça prend du temps avant de bien s’exprimer avec de nouvelles méthodes.

T’étais à la semaine de la mode 2009. Comment ça s’est passé?
C’était bien. Ça fait trois ans que je clôture la semaine de la mode à Montréal. On me demande de clôturer parce que j’ai une clientèle plus jeune, plus dynamique. Puis, ça amène avec le « party » après!

Mais j’ai fait d’autres défilés avant ça. Je crois que j’ai fait 25 défilés dans ma vie. À Montréal, ça fait déjà plusieurs. J’en ai fait aussi à Toronto, en Corée…

Ce n’est pas vraiment facile faire des défilés à Montréal. Parce que même si tu as une clientèle, t’as n’as pas une clientèle qui achète beaucoup. Tu n’as pas vraiment un marché ici. Ça prend du temps, mais ça change. Ben tu sais, je n’ai pas vraiment le choix d’avoir confiance, hein! Parce que sinon je suis mal barré!

Il y a des talents qui sont exportés dans d’autres pays. Est-ce que c’est une décision personnelle de rester à Montréal?
Il y a beaucoup de monde qui me dit d’aller ailleurs. J’ai un ami qui le fait et qui s’appelle Rad Hourani. C’est un jeune créateur qui a fait du stylisme avec moi. Lui, il ne fait des défilés qu’à New York. Mais je pense qu’il est jeune. Il est capable d’aller habiter dans des garde-robes, dans le sens qu’il ne fait pas vraiment de sous, mais il est aussi capable de se confiner dans un petit marché.

Qu’est ce que tu donnerais comme conseil à un jeune dans le milieu?
Un jeune qui commence? Je lui dirais qu’il doit y croire à fond et qu’il « crisse » son camp d’ici.

Qu’il « crisse » son camp d’ici? Mais toi tu restes?
Mais moi, c’est parce que j’ai 48 ans! Dans deux ans, j’aurai 50! Je ne suis pas prêt à prendre mes valises et à aller habiter dans une garde-robe comme je viens de te dire. Y’a 20 ans je l’aurais fait.

Tu serais parti ailleurs?
En fait, lorsque j’avais 28 ans, je n’avais pas les couilles pour partir.

Où est-ce que tu serais allé?
À 28 ans, je ne faisais même pas de mode. Puis, je n’y croyais même pas! J’ai commencé sur le tard. J’ai commencé à 38 ans à faire de la mode. Ça fait 10 ans que je fais ça. Mais avant? En fait, je préférais accomplir les choses des autres parce que je ne croyais pas que j’avais du talent.